En quelques jours, remplir son réservoir est devenu un exercice incertain dans plusieurs villes du Royaume. Gasoil rationné, stations à sec, plafonds de distribution par véhicule… L’épisode, déclenché par des conditions météorologiques défavorables, a rapidement ravivé une question de fond : celle de la sécurité réelle de l’approvisionnement en carburants au Maroc.
Officiellement, le phénomène est conjoncturel. Des intempéries persistantes ont perturbé l’activité portuaire, empêchant ou retardant l’accostage de plusieurs navires transportant des produits pétroliers raffinés. Les ports de Mohammedia et de Jorf Lasfar, véritables poumons logistiques de l’importation d’hydrocarbures, ont été particulièrement affectés par la houle et les conditions de navigation dégradées. Résultat : un ralentissement du déchargement et, par ricochet, une tension sur l’alimentation des dépôts puis des stations-service.
Face aux inquiétudes, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable se veut rassurant. Dans un communiqué, il affirme que l’approvisionnement national demeure «sous contrôle», faisant état d’un stock national dépassant 617.000 tonnes de produits pétroliers, en attendant le déchargement de cargaisons supplémentaires de plus d’un million de tonnes. Le département assure suivre la situation de plus près, en coordination avec l’ensemble des intervenants, à travers une cellule de vigilance activée en continu.
Au-delà de l’incident climatique, l’épisode souligne une vulnérabilité structurelle. Depuis l’arrêt de la raffinerie Samir, le Maroc dépend quasi exclusivement des importations de produits raffinés. Une dépendance qui expose l’ensemble de la chaîne aux aléas logistiques, météorologiques et géopolitiques. La moindre perturbation portuaire suffit alors à fragiliser l’approvisionnement, faute de capacité industrielle nationale capable d’amortir le choc.
Le flou derrière les chiffres
La question des stocks stratégiques revient, dans ce contexte, au centre du débat. Le fameux seuil des 60 jours, souvent évoqué dans le discours public, reste difficile à objectiver. Qui stocke, pour combien de temps, à quel coût et sous quelle obligation réelle ? Plusieurs professionnels du secteur pointent une transparence insuffisante, tant sur les niveaux exacts de stocks que sur les mécanismes de contrôle effectifs.
Le signal est d’ailleurs remonté jusqu’au Parlement. Une question écrite, émanant de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), a été adressée à la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable afin d’obtenir des clarifications sur l’état réel des réserves de gasoil, d’essence et de butane, ainsi que sur les mesures envisagées pour éviter une fragilisation durable de l’approvisionnement national. En filigrane, c’est le débat sur la souveraineté énergétique qui refait surface, plusieurs années après la fermeture de la Samir.
Les acteurs portuaires et syndicaux, eux, alertent depuis longtemps sur des dysfonctionnements structurels. Mohammedia, site clé pour le transit et le stockage des hydrocarbures, demeure insuffisamment protégé face à la houle. L’absence d’infrastructures de protection adaptées contraint régulièrement les navires à attendre en rade, retardant les opérations de déchargement. Une situation connue, documentée, mais pour laquelle les réponses tardent à se concrétiser.
Selon les armateurs, une reprise progressive des opérations a commencé ces derniers jours, notamment à Jorf Lasfar, au prix de conditions d’exploitation difficiles et d’un niveau de risque élevé. Les effets de la perturbation devraient toutefois se faire sentir encore pendant plusieurs jours, le temps que les dépôts se reconstituent et que la distribution retrouve un rythme normal.
À court terme, l’évolution dépendra largement des conditions météorologiques. À moyen et long terme, cet épisode pose une question plus lourde : celle de la résilience du modèle énergétique marocain. Sans renforcement des infrastructures portuaires, sans clarification du dispositif de stockage stratégique et sans réflexion structurée sur les capacités nationales de transformation et de régulation, ces tensions risquent de devenir récurrentes.
Loin d’une pénurie totale, la situation actuelle agit comme un révélateur. Elle rappelle que la sécurité énergétique ne se décrète pas uniquement par communiqué, mais se construit par des choix industriels, logistiques et institutionnels capables d’absorber les chocs, même lorsque la mer se déchaîne.