Intelligence économique : «En passe de franchir l’étape d’une simple discipline à une véritable science»

Intelligence économique : «En passe de franchir l’étape d’une simple discipline à une véritable science»

L’intelligence économique renforce la compétitivité et active le développement des entreprises.

Elle repose sur un triptyque, à savoir la veille, la protection des informations et l’influence.

Entretien avec Taoufiq Boudchiche, économiste.

 

Propos recueillis par Ibtissam. Z.

Finances News Hebdo : Quel rôle joue l’intelligence économique, et en particulier l’intelligence économique territoriale ?

Taoufiq Boudchiche : L’intelligence économique est un concept qui recouvre de multiples réalités et peut même se présenter comme multiforme, multi-objectifs … Le terme le plus important dans le concept est le mot «intelligence». Il renvoie à une dimension historique quant aux origines du concept importé du monde anglo-saxon «Intelligence», au sens d’information, de renseignement…. en vue de l’aide à la décision. Il peut ainsi s’appliquer à différents domaines. Les économistes se sont emparés de ce concept pour en faire un outil de travail très utile à la décision stratégique au niveau microéconomique (gestion des entreprises, management, études de marché, analyses concurrentielles…) et au niveau macroéconomique (étude de l’environnement économique national et international, forces et faiblesses de l’économie nationale…). Son usage s’est répandu dans le contexte de la mondialisation, dans le cadre notamment de l’élaboration de stratégies de compétitivité à l’échelle nationale, régionale et locale (pôles de compétitivité, clusters, districts industriels…). Le concept a eu un certain succès au Maroc du fait que plusieurs organismes (institutions publiques et privés, société civile du milieu des affaires, associations d’experts…) se le sont appropriés dès les années 90. Notamment dans le domaine du développement territorial.

Les nouvelles approches territoriales inspirées de l’intelligence économique ont introduit une sorte de révolution dans la conception du territoire. Celuici n’est plus réduit à sa dimension géographique, mais du fait des dynamiques et interactions entre les acteurs territoriaux, l’intelligence économique territoriale incite à appréhender le territoire comme un véritable acteur de son propre développement et non pas seulement comme un réceptacle passif de projets. L’intelligence économique contribue à mettre en évidence ces dynamiques territoriales, les replacer dans leur contexte, les formaliser (modèles holistiques) et développer sur cette base des stratégies très opérationnelles pour le développement territorial.

F.N.H. : L’intelligence économique a-t-elle contribué à améliorer la compétitivité du Maroc ?

T. B. : Au Maroc, le mérite de la diffusion de ce concept dans le contexte national revient à des économistes et des hauts décideurs publics comme Feu Meziane Belfquih (Conseiller de Sa Majesté le Roi), Driss Guerraoui, Mohamed Mbarki et Driss Alaoui Mgadhri, qui ont introduit ce concept dans l’action publique. Des initiatives qui ont par exemple fait valoir l’importance de l’intelligence économique territoriale pour un pays comme le Maroc dans sa trajectoire de transformations structurelles voulues et impulsées par Sa Majesté le Roi dès le début du nouveau règne. L’intelligence économique territoriale a été brillamment appliquée dans des grands projets d’Etat : projet TangerMed, projet Bouregreg, projet MarChica, projet Med-Est (implantations de zones industrielles dans l’Oriental…), pour ne citer que les plus emblématiques.

Les stratégies sectorielles (Emergence, Maroc Vert, Plan Azur…) ont été également des exercices d’intelligence territoriale pour positionner le Maroc dans les chaînes de valeurs mondiales au fur et à mesure de l’ouverture économique. Il est à noter, par exemple, que le dernier discours royal à l’occasion de la célébration de la Marche verte (6 novembre) est un magnifique exemple d’intelligence économique territoriale, en incitant à projeter le développement des provinces du Sud comme axe stratégique de l’Afrique atlantique intégré à l’Afrique sahélienne et l’Afrique centrale. Le grand port de Dakhla atlantique, qui sera opérationnel en 2030, couplé au projet de gazoduc Nigéria-Maroc et à la liaison fixe avec l’Espagne, en seront des points d’appui importants pour concrétiser la vision royale d’une Afrique pleinement connectée en infrastructures et ouverte sur l’Atlantique et la Méditerranée. Le potentiel d’opportunités et de développement africain en sera encore plus démultiplié. Au niveau institutionnel, il convient de souligner le rôle avant-gardiste au Maroc de l’Institut royal des études stratégiques (IRES) dans le domaine de l’intelligence économique qui, depuis sa création par Dahir royal en 2007, a développé des grilles d’analyse et d’intelligence stratégique de très grande qualité. Plusieurs institutions en Afrique et dans le monde arabe (Afrique sahélienne, Emirats Arabes Unis, Koweït, Arabie Saoudite…) s’inspirent des travaux de l’IRES dans le cadre de sa coopération avec des organismes officiels implantés dans les pays concernés.

F.N.H. : Comment l'intelligence économique peut-elle contribuer à renforcer la résilience économique de l'Afrique face aux défis mondiaux, tels que les crises sanitaires, les fluctuations des marchés internationaux et les changements climatiques ?

T. B. : En Afrique au Sud du Sahara, les initiatives en matière d’intelligence économique sont le fait principalement de la société civile (chercheurs, universités, associations, réseaux d’experts…). Par exemple, l’Association francophone d’intelligence économique a joué un rôle pionnier dans la diffusion de ce concept au niveau africain aussi bien dans l’aire francophone que dans l’aire anglophone. Des experts comme Philippe Clerc (France), Amath Soumaré (Sénégal) Driss Guerraoui (Maroc), Mounir Rochdi et Siham Haroussi (franco-marocains exerçant à Paris) qui animent cette association, y ont grandement contribué, notamment dans le cadre de l’université ouverte de Dakhla. Dans les milieux officiels, sa diffusion est plus restreinte car elle demeure l’apanage d’experts versés dans certains outils de l’intelligence économique (veille stratégique, analyses prospectives, modélisation d’aide à la décision…). Mais les lignes sont en train de bouger rapidement. Dans les milieux d’affaires au sein du continent et auprès des pouvoirs publics, il y a une prise de conscience que la décision et les politiques publiques obéissent de moins en moins à des variables maîtrisables dans le contexte multicrises qui domine. Le décideur est confronté à des contextes nationaux et internationaux volatils, complexes et ambigus (un monde dit VUCA : Volatility, Uncertainity, Complex and Ambigu).

Le besoin est ainsi fortement ressenti de fonder la décision sur des outils qui permettent d’interagir avec des réalités difficilement prévisibles et fuyantes en anticipant au mieux les situations (outils de veille et d’anticipation), prévoir des scénarios d’action (prospective) et se tenir relativement prêt en situation de crises (prévention et gestion de crises). Or, les menaces que vous avez citées dans votre question telles que les crises sanitaires, les fluctuations des marchés internationaux, les changements climatiques, auxquelles il faut rajouter par exemple les catastrophes naturelles (séisme que nous avons vécu tragiquement le 8 septembre dernier dans la région d’Al Haouz), représentent des réalités très prégnantes. Il y a un fort risque qu’elles s’aggravent dans les prochaines années. A cela, il y a lieu de mentionner, de surcroît, l’accentuation de l’instabilité mondiale du fait du retour de la guerre et des conflits à haute intensité en Europe, en Afrique, au MoyenOrient, en plus des rivalités croissantes entre les grandes puissances : EtatsUnis – Europe - Chine. Par conséquent, l’Afrique est dans l’urgence de se doter de moyens d’expertises et d’outils conceptuels adaptés pour bâtir des politiques publiques destinées à y faire face du mieux possible. L’intelligence économique est l’un de ces outils, par exemple en schématisant, afin de déceler les tendances lourdes, les facteurs de changement, les signes disruptifs… susceptibles d’impacter nos réalités présentes et futures.

L’intelligence artificielle permet à l’Afrique de faire des sauts technologiques sans passer par les mêmes parcours de développement que les pays, coûteux en investissements et en énergie. Nous avons l’exemple déjà bien connu de la téléphonie mobile et d’Internet qui ont permis l’accès aux télécommunications sans développer de lourdes infrastructures associées au téléphone fixe. Nous constatons également comme autre exemple l’expérience réussie de mise en œuvre de «Smart city». Le passage à la «Smart city» permet aux villes africaines une véritable révolution des services publics rendus aux citoyens en termes de qualité, de rapidité et de bonne gouvernance écologique. Au Maroc, nous avons l’exemple de Berkane qui a acquis un statut de «Smart-city» en peu d’années, reconnu au niveau international grâce au travail remarquable effectué par l’équipe actuelle de la province.

F.N.H. : Pouvez-vous expliquer comment les avancées technologiques, telles que l'intelligence artificielle et l'analyse de données, ont influencé la pratique de l'intelligence économique ?

T. B. : L’intelligence artificielle est en passe de révolutionner nos méthodes de travail, comme l’a été la révolution de la micro-informatique, de l’Internet, de la téléphonie mobile… Selon Bill Gates qui est au fait des évolutions technologiques, dans quelques années, nous pourrons disposer d’agents IA (intelligence artificielle), une sorte d’assistants à l’échelle individuelle et/ou communautaire super-intelligents. Ils seront dotés d’une capacité d’intelligence exponentielle en rapidité de collecte, d’analyse des données et d’exploitation des données en fonction des besoins qui leur seront assignés dans les activités humaines. C’est un peu déjà le cas avec les outils évolués de traitement du langage, tels que ChatGPT. Dans le domaine de l’intelligence économique, cela ne peut être que bénéfique pour résoudre la question de la masse de données à décrypter (Big data, Deep mining…) et les reformater selon les besoins humains. Cela, du fait de la puissance de calcul et d’algorithmes à impact grandissants qui évolue très vite (analyse des situations complexes, programmation en fonction des objectifs souhaitables, développement de scénarios, super modélisation d’aide à la décision, restitution de l’information…). Et il existe autant de domaines d’application que de sujets à traiter.

F.N.H. : Quels en seraient les avantages pour les acteurs économiques en Afrique ?

T. B. : Les nouvelles capacités de collecte et d’analyse des données permettront d’investir de nouveaux champs de la connaissance, par exemple celles liées à l’adaptation au changement climatique, à l’anticipation des catastrophes naturelles, à l’agriculture durable, à la démographie, à l’urbanisme, au développement technologique, la recherche § développement, à la formation des ressources humaines, à la lutte contre les inégalités et les disparités économiques, sociales, territoriales… Ce sont autant d’enjeux essentiels dont on ne mesure pas encore l’extrême importance pour le progrès, et le cas échéant pour notre survie sur cette planète. Ne parle-t-on pas de notre entrée dans l’ère de l’Anthropocène ? Une nouvelle ère géologique dans laquelle c’est l’action humaine qui menace les équilibres de notre relation avec la planète. Il y a certes les émissions de CO2 qui accélèrent le réchauffement climatique, mais il existe d’autres phénomènes, comme par exemple l’érosion provoquée par l’activité humaine sur les littoraux. Elle est 10 fois plus rapide dans le temps que celle provoquée par les éléments naturels mesurés en décennies, siècles et millénaires. En termes d’avantages pour les acteurs économiques en Afrique, nous pouvons évoquer, entre autres, l’accessibilité élargie à l’information à moindre coût, le développement du savoir aux domaines d’intérêt en Afrique, le développement de la ressource humaine et de l’expertise africaine dont le potentiel est très sous-exploité. Les nouvelles technologies associées à l’intelligence artificielle permettront à l’expertise africaine de mieux se déployer en Afrique et dans le monde par le savoir accumulé et sur des domaines de compétences africaines.

F.N.H. : Dakhla a abrité la 4ème rencontre du Forum des associations africaines d’intelligence économique sous le thème «Les nouveaux territoires de l’intelligence économique en Afrique et dans le monde». Quelle importance revêt ce genre de débats ?

T. B. : J’ai été invité à prendre part à la 4ème rencontre du Forum de Dakhla, comme il est maintenant coutume de citer cette manifestation tant elle s’est ancrée dans la réalité du monde de l’intelligence économique africaine. Ce forum a été mis en place en 2010 dans le cadre de l’Université ouverte de Dakhla, présidé par Driss Guerraoui au sein de l’ENCG de Dakhla. Cette ville est devenue, à la faveur de cette initiative, la destination annuelle de l’intelligence économique, voire de «l’intelligence» tout court. Pour rappel, le Forum de Dakhla avait réuni lors de l’édition précédente, en 2022, une coalition mondiale de scientifiques, d’anciens chefs d’Etat et d’experts sur le thème du «rôle de la connaissance, de la science et de l’éducation dans la construction d’un monde nouveau». Parmi les scientifiques invités, huit d’entre eux sont lauréats du Prix Nobel. Par conséquent, le Forum de Dakhla innove chaque année en intervenants et en thématiques entièrement dédiées à notre continent. L’édition de cette année 2023 a été consacrée à explorer les nouveaux champs de l’intelligence économique. Plusieurs experts africains francophones et anglophones (Niger, Côte d’Ivoire, Sénégal, Nigéria, Afrique du Sud…) étaient présents pour décrire la situation de l’expertise en intelligence économique dans leurs pays et/ou dans le continent africain. Des ateliers ont été organisés en présence de la jeunesse étudiante.

Des experts venant des USA se sont également joints à cette rencontre. Ils ont développé un point de vue très intéressant sur l’IE, qui est devenue un domaine d’expertise particulièrement recherché dans les entreprises dans ce pays. Parmi les autres enseignements, il y a eu par exemple le signal donné que l’intelligence économique est en passe de franchir l’étape de simple discipline à une véritable science dotée de doctrines, de postulats et de courants de pensées. En effet, l’intelligence économique concourt d’ores et déjà à enrichir les théories de la pensée économique, de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences juridiques, des doctrines diplomatiques…. Un autre enseignement important est ressorti, faisant prévaloir que l’intelligence économique évolue vers des approches plus ambitieuses au plan méthodologique afin d’embrasser l’ensemble des enjeux humains, technologiques, sociétaux et planétaires qui se croisent et interagissent. Nous allons de plus en plus vers des approches dites de méta-intelligence stratégique. Il faut consulter à ce sujet les travaux de l’IRES (www.ires.ma). Pour conclure, j’ajouterai que l’intelligence économique territoriale introduit du sens dans les territoires. Elle est un socle conceptuel d’approches visionnaires du territoire et se nourrit essentiellement des réalités locales. Elle permet de les sublimer pour en faire des atouts de développement, de cohésion et d’adhésion sociale. Aussi, elle se fertilise d’ellemême par un nécessaire aller-retour entre le terrain, la réflexion théorique et académique et l’action opérationnelle. 

 

 

 

 

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