Industrie pharmaceutique: «Il y a eu un véritable remaniement de la structure de nos importations»

Industrie pharmaceutique: «Il y a eu un véritable remaniement de la structure de nos importations»

Les importations pharmaceutiques ont atteint 9,87 milliards de DH rien que pour les 9 premiers mois de 2021 et les exportations 861,9 MDH. Soit un déficit de la balance commerciale pharmaceutique de 9,01 milliards de DH.

Les vaccins anti-Covid ont eu un impact assez conséquent sur la balance commerciale pharmaceutique du Royaume.  

Entretien avec Abdelmajid Belaïche, expert des marchés pharmaceutiques et chercheur en économie de santé.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

 

 

Finances News Hebdo : Quel a été l’impact de la pandémie sur notre balance commerciale pharmaceutique ?

Abdelmajid Belaïche : La balance commerciale pharmaceutique du Maroc souffrait déjà d’un déficit chronique. En effet, l’examen des données statistiques de l’Office des changes, depuis leur point de départ en 1998, a montré un déficit qui n’a cessé de se creuser au fil des ans. Au cours de la période 2010-2020, les importations pharmaceutiques sont passées de 4,23 milliards de DH en 2010 à 7,15 milliards de DH en 2020, et les exportations pharmaceutiques sont passées de 526,8 MDH à 1,02 milliard de DH. Le déficit de la balance commerciale pharmaceutique qui en a résulté s’est alors creusé davantage, passant de 3,70 milliards de DH à 6,12 milliards de DH. Le 15 novembre dernier, l’Office des changes avait arrêté les données statistiques concernant les échanges commerciaux du Maroc à fin septembre 2021. Les chiffres dévoilés pour le chapitre douanier 30, concernant les produits pharmaceutiques, ont été choquants par leur ampleur, en dépit de leur caractère provisoire. C’est ainsi que les importations pharmaceutiques ont atteint 9,87 milliards de DH rien que pour les 9 premiers mois de 2021 et les exportations 861,9 MDH. Soit un déficit de la balance commerciale pharmaceutique de 9,01 milliards de DH. En se projetant sur 12 mois, cela donne une explosion des importations, avec le chiffre record de 13,16 milliards de DH. Les exportations ne dépasseront pas les 1,15 milliard de DH. La balance commerciale pharmaceutique connaîtra donc un effondrement d’une ampleur exceptionnelle et historique, avec un déficit record de 12,06 milliards de DH, soit près du double de celui de 2020.

 

F.N.H. : Quels sont les produits qui ont fait exploser la balance commerciale pharmaceutique du Maroc ?

A. B. : Les produits pharmaceutiques sont classés sous le chapitre douanier 30, qui est lui-même divisé en 6 sous-chapitres (De 30.01 à 30.06 voir tableau). Chacun de ceux-ci est lui-même subdivisé en plusieurs codes correspondant à différentes catégories de produits pharmaceutiques. Une analyse des importations des produits des différents sous- chapitres douaniers a permis de déterminer que c’est le sous-chapitre 30.02 qui a connu une explosion des importations. Ce sous-chapitre correspond aux produits thérapeutiques, issus du sang humain ou animal, tels que les antisérums, les autres fractions du sang et produits immunologiques, même modifiés ou obtenus par voie biotechnologique, vaccins, toxines, cultures de micro-organismes (à l’exclusion des levures) et produits similaires). Les importations des produits du sous-chapitre 30.02 sont passées de 1,94 milliard de DH en 2020 à 8,23 milliards de DH en 2021. Par contre, les importations des produits du sous-chapitre 30.04, qui occupaient jusqu’en 2020 le 1er rang avec 4,69 milliards de DH, sont passées en 2021 au 2ème rang avec 4,35 milliards de DH. Entre 2020 et 2021, la part des produits du 30.02 dans l’ensemble des importations pharma est passée de 24 à 63% et celle du 30.04 est passée de 67 à 33%.

Une analyse encore plus fine des différentes catégories de produits du sous-chapitre 30.02 a montré que ce sont les importations des produits du sous code «3002200000» (ou les vaccins destinés à la médecine humaine) qui ont explosé. Leurs importations sont passées de 512,1 MDH en 2020 à 6,45 milliards de DH en 2021, soit 5,94 milliards de DH de plus. Ils ont représenté près de la moitié de l’ensemble des importations pharmaceutiques en 2021. Malheureusement, les données de l’Office des changes ne permettent pas d’identifier avec précision les types de vaccins concernés. Nous savons toutefois que les données d’IQVIA n’ont pas montré une augmentation inhabituelle de l’utilisation des vaccins autres que ceux du Covid et nous savons qu’au niveau des achats du ministère de la Santé, il n’y a pas de commandes exceptionnelles de vaccins. De même que nous savons que les campagnes de vaccination grippales en 2020 et en 2021 n’ont pas connu un grand succès. Par contre, notre pays a massivement importé des vaccins anti covid en 2021, pour réaliser l’une des meilleures campagnes vaccinales au monde. Pour rappel, depuis le démarrage de la vaccination anti Covid le 19 février 2021 et jusqu’au 1er janvier 2022, il y a eu 24.560.181 primo-vaccinés, dont 22.933.732 ayant reçu la 2ème dose et 3.000.968 ont reçu la 3ème dose. Ceci veut dire que ce sont près de 56,5 millions de doses de vaccins qui ont été utilisées en 2021, sans compter les doses disponibles au niveau des stocks vaccinaux du Maroc. Et ceci a eu un coût, près de 6 milliards de DH.

 

F.N.H. : Vous avez mentionné que certaines catégories de produits pharmaceutiques qui étaient les plus présentes au niveau des importations ont connu un recul et que d’autres qui étaient moins importantes ont pris beaucoup d’importance. S’agit-il d’un remaniement structurel des importations ?

A. B. : Effectivement, il y a eu un véritable remaniement de la structure de nos importations. C’est ce que j’ai appelé «le basculement structurel». La structure des importations a radicalement changé en 2021, alors que celle des exportations n’a pas beaucoup changé. Ceci a été imposé par l’apparition de nouveaux besoins thérapeutiques liés à la pandémie du Covid-19. Seul l’avenir nous dira avec certitude si la pandémie va durer sous une forme ou une autre ou si elle disparaitra, et si nos besoins futurs en vaccins seront aussi importants que nos besoins actuels ou, si au contraire, il y a un retour à la normale. Ou encore si notre pays arrivera à l’état d’autosuffisance en matière de vaccins par sa propre production.

 

F.N.H. : Pourquoi les exportations pharmaceutiques du Maroc ont peu évolué, au moment où les besoins en médicaments de notre continent en période de Covid-19 ont constitué une belle opportunité ?

A. B. : En effet, notre pays a perdu de belles opportunités en termes d’exportations et une belle occasion de réduire le déficit de notre balance commerciale pharmaceutique. Pour expliquer cela, je vais revenir en arrière, en 2020, quand les exportations pharmaceutiques du Maroc ont été bloquées par une décision ubuesque de la Direction du médicament et de la pharmacie, dépendant du ministère de la Santé. Celle-ci a imposé aux exportateurs des conditions impossibles à réaliser. Le prétexte avancé était la préservation du stock national de médicaments relatifs au Covid. Sauf que le blocage ne s’est pas limité à la liste restrictive des seuls médicaments utilisés dans la Covid, mais il a concerné l’ensemble des médicaments. Heureusement que le directeur des Douanes avait mis fin à ce malheureux épisode, qui s’est soldé alors par une perte estimée à 250 MDH, non seulement, pour les exportateurs pharmaceutiques, mais aussi pour l’économie de notre pays, en termes de balance commerciale et de pertes de devises.

 

F.N.H. : Le Maroc est-il autosuffisant en matière de produits pharmaceutiques ?

A. B. : Jusqu’à un certain point, oui. Aujourd’hui, les capacités de fabrication du tissu industriel pharmaceutique marocain concernant les médicaments (hors sous-chapitres 30.05 et 30.06) dépassent le milliard d’unités-boîtes par an, alors que la consommation de notre pays était en 2020 de l’ordre de 460 à 500 millions d’unités-boîtes. La production locale couvrait 80% en volume de nos besoins. En valeur, elle ne couvrait que 57 à 60% de ces besoins. Ce paradoxe est que l’industrie pharmaceutique nationale possède des capacités de production représentant le double de la consommation du pays alors qu’elle ne couvre que 80% des besoins. Cela s’explique par les recours excessifs et injustifiés à des importations de médicaments, dont plus de la moitié sont parfaitement fabricables localement. Pour les produits issus de la biotechnologie et pour les dispositifs médicaux, la situation est tout autre. Dans le cas des médicaments biotech, notre pays a certes accusé un sérieux retard. Toutefois, avec le lancement en 2021 du grand projet de fabrication des vaccins anti-covid, sous l’impulsion de sa Majesté le Roi Mohammed VI, notre pays vient de mettre le pied dans un domaine aussi complexe que coûteux en investissements.

Mais au vu de l’impact positif qu’il pourrait avoir sur notre lourde facture vaccinale, l’enjeu en vaut la chandelle. Concernant les dispositifs médicaux et vu le nombre de références de ces produits et leur complexité, il sera plus difficile de mettre en place une industrie locale et d’assurer notre autosuffisance, malgré quelques initiatives louables. Quant aux médicaments classiques où le Maroc dispose d’une expérience de plus de 60 ans, notre pays doit encourager davantage leur fabrication locale et ne recourir aux importations qu’en cas de force majeure. Les importations des médicaments, et notamment ceux du sous-chapitre 30.04 n’ont pas cessé de creuser le déficit de la balance commerciale. Au-delà des équilibres de la balance commerciale pharmaceutique du Maroc, l’enjeu est d’assurer son indépendance et sa souveraineté sanitaire. Être trop dépendant de pays tiers, en matière d’approvisionnements en produits de santé, c’est exposer la population à toutes sortes d’aléas sanitaires. 

 

 

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