La flambée historique de l’or bouleverse le marché de la bijouterie, entre hausse des prix, recul de la demande, marges sous pression et risques de fermetures de commerces.
Par K. A.
Le marché de l’or traverse une phase de tension exceptionnelle qui commence à produire des effets visibles sur le tissu commercial. Depuis le début de l’année 2026, le métal jaune a franchi un seuil historique en dépassant les 5.000 dollars l’once sur les marchés internationaux, porté par les incertitudes géopolitiques, la faiblesse du Dollar et le retour massif des investisseurs vers les valeurs refuges. Cette envolée se répercute directement sur les prix pratiqués au Maroc, où le gramme d’or atteint des niveaux inédits, bouleversant l’équilibre économique de la bijouterie. À Casablanca, cœur historique du commerce de l’or, la situation est particulièrement sensible.
À la Kissariat Al Manjra, l’un des principaux pôles de bijouterie de la capitale économique, les commerçants parlent d’un marché «sous pression permanente». «Les prix changent presque chaque jour. On ouvre le matin sans savoir à quel niveau on pourra vendre le soir», confie Ahmed Baraz, bijoutier depuis plus de vingt ans dans la kissaria.
Selon lui, la flambée actuelle ne profite pas aux professionnels : «les gens pensent que quand l’or monte, le bijoutier gagne plus. C’est faux. Plus le prix grimpe, plus le client hésite, et plus notre marge se réduit». Le phénomène est d’autant plus marquant que la demande s’est nettement contractée. Les achats se concentrent désormais sur les occasions jugées indispensables, notamment les mariages, tandis que les achats de confort ou d’épargne informelle disparaissent progressivement.
«Avant, beaucoup de familles achetaient de petites pièces en or pour économiser. Aujourd’hui, ce n’est plus possible», explique Saïd Rahmouni, autre bijoutier à Al Manjra. «Le client regarde, calcule, puis repart.
Le stock reste dans la vitrine», déplore-t-il. Cette stagnation des ventes intervient dans un contexte de forte volatilité des cours, qui fragilise la trésorerie des petits commerçants. Les engagements pris à crédit ou via des paiements différés deviennent risqués lorsque le prix du gramme peut augmenter de plusieurs dizaines de dirhams en quelques jours.
«Il suffit d’une mauvaise semaine pour effacer plusieurs mois de bénéfices», résume un artisan, qui reconnaît avoir réduit volontairement ses commandes pour limiter les risques. Selon les cotations observées fin janvier 2026, le gramme d’or 24 carats avoisine les 1.500 dirhams sur le marché marocain, contre des niveaux nettement inférieurs un an plus tôt. Cette hausse rapide, estimée à près de 70% sur une base annuelle, met à rude épreuve un secteur déjà fragilisé par la baisse du pouvoir d’achat.
Certains bijoutiers reconnaissent avoir fermé temporairement leur boutique, le temps que le marché se stabilise. Selon plusieurs experts du secteur, cette situation met en évidence un décalage croissant entre la logique financière mondiale et les réalités locales. L’or joue son rôle de valeur refuge à l’échelle internationale, mais sa flambée se traduit, dans des pays importateurs comme le Maroc, par un choc direct sur la consommation et sur les acteurs intermédiaires, notamment les artisans et les petits commerçants. En l’absence de mécanismes de couverture ou de financement adaptés, ces professionnels restent exposés à une volatilité qu’ils ne maîtrisent pas.
Du côté d’Al Manjra, l’inquiétude est palpable. «Si les prix restent à ce niveau trop longtemps, beaucoup ne tiendront pas», avertit Ahmed B. «La bijouterie, ce n’est pas de la spéculation. C’est un métier, un savoir-faire. Aujourd’hui, on a l’impression de travailler uniquement pour survivre», note-t-il. Si l’or continue de briller sur les marchés internationaux, son éclat devient paradoxalement un facteur de fragilisation pour le commerce de proximité.
Entre hausse des coûts, recul de la demande et incertitude permanente, les bijoutiers marocains appellent à une meilleure prise en compte des réalités du terrain, afin que la flambée du métal précieux ne se transforme pas en déclin durable d’un secteur traditionn