Trois ans après l’entrée en vigueur de la loi 13-21 encadrant les usages médicaux, pharmaceutiques et industriels du cannabis, le bilan demeure contrasté. Si la filière légale progresse et que des milliers d’agriculteurs ont intégré le nouveau dispositif, une large majorité des cultivateurs reste encore en marge de cette économie réglementée. Pour Chakib El Khayari, coordinateur du Collectif national pour la légalisation du cannabis, la réforme constitue une avancée importante, mais elle ne pourra atteindre pleinement ses objectifs sans une réflexion approfondie sur l’élargissement du cadre légal, l’intégration économique des territoires concernés et la réduction durable de l’emprise du marché illicite.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Quelques années après l’entrée en vigueur de la loi sur l’utilisation du cannabis à des fins industrielles ou thérapeutiques, comment jugez-vous la situation actuellement ? Les objectifs escomptés sont-ils en train d’être atteints ?
Chakib El Khayari : Cette situation appelle, à mon avis, une appréciation mesurée et objective. La loi n° 13-21 n’a pas instauré une légalisation générale du cannabis. Elle a mis en place un régime légal strictement encadré, limité aux usages médicaux, pharmaceutiques et industriels. Il s’agit donc d’un passage progressif d’une logique exclusivement répressive à une logique de régulation, de traçabilité et d’intégration économique. Il faut rappeler que l’État, avant même l’adoption effective de ce cadre juridique, avait clairement indiqué que l’intégration des cultivateurs ne se ferait pas d’un seul coup. La démarche retenue était progressive, presque expérimentale, afin de tester le dispositif, d’identifier les difficultés pratiques, de corriger les dysfonctionnements et de construire une filière légale viable. De ce point de vue, le fait que l’ANRAC (Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis) ait délivré, selon les données communiquées par son Directeur général, 4.147 nouvelles autorisations au titre de l’année 2025, portant le nombre total des autorisations opérationnelles à 5.765, constitue un indicateur positif. Ces autorisations se répartissent entre 5.492 autorisations relatives à l’activité de culture, soit l’essentiel du dispositif, au profit de 5.318 agriculteurs, et 273 autorisations concernant les activités de transformation, de commercialisation, d’exportation, d’importation de semences et de transport, au profit de 183 opérateurs. Mais ce bilan ne doit pas être lu uniquement à travers le nombre d’autorisations délivrées. La vraie question est celle du rythme d’intégration de l’ensemble des agriculteurs concernés dans la nouvelle économie légale. Si l’on retient l’estimation minimale selon laquelle au moins 60.000 familles vivent directement ou indirectement de cette culture, et si l’on considère qu’au moins une personne par famille exerce effectivement cette activité, il apparaît que les 5.318 agriculteurs intégrés à ce stade dans le circuit légal représentent moins de 10% des cultivateurs potentiels. Autrement dit, plus de 90% des cultivateurs potentiels demeurent encore en dehors du dispositif légal. Cette proportion est déterminante. Elle signifie que l’action actuelle de l’ANRAC constitue une avancée réelle, mais qu’elle ne permet pas encore d’absorber la grande masse des cultivateurs.
En pratique, cette part non intégrée reste celle que le marché illicite peut continuer à capter, non parce que tous ces agriculteurs seraient des trafiquants, mais parce que l’économie illégale demeure, pour une grande partie d’entre eux, le seul débouché disponible. C’est pourquoi la légalisation limitée aux usages médicaux, pharmaceutiques et industriels, bien qu’importante, ne suffit pas à elle seule à résoudre la question sociale, économique et sécuritaire des zones de culture. Si l’objectif est réellement de faire sortir les agriculteurs de la dépendance aux réseaux illicites, il faut engager une nouvelle étape de réflexion sur la légalisation strictement encadrée du cannabis récréatif, afin de faire entrer progressivement l’ensemble des cultivateurs dans l’économie légale. Il ne s’agit pas d’appeler à une libéralisation désordonnée. Il s’agit de reconnaître que le marché récréatif existe déjà dans les faits et qu’il reste aujourd’hui entre les mains du circuit illicite. Une légalisation récréative strictement encadrée permettrait d’élargir la base productive autorisée, de réduire la rente des trafiquants, de contrôler la qualité des produits, de protéger les mineurs et de soumettre ce marché à la fiscalité et à la traçabilité. Cela étant, il serait injuste de dire que l’État a laissé les agriculteurs seuls face à cette transition. L’accompagnement public a concerné plusieurs étapes, notamment la constitution des coopératives, l’encadrement des autorisations, l’organisation de la culture, la contractualisation avec les opérateurs, la recherche de débouchés nationaux et internationaux, ainsi que la mise en place progressive de circuits de transformation, de commercialisation et de contrôle. On observe également l’émergence d’infrastructures industrielles dans les zones concernées. Celles-ci peuvent jouer un rôle décisif dans la création de valeur locale, la stabilisation des revenus, la création d’emplois formels, l’amélioration de l’attractivité économique de ces territoires et la réduction progressive de la dépendance vis-à-vis des circuits clandestins. En conclusion, les objectifs sont en voie de réalisation, mais ils ne sont pas encore pleinement atteints. La réforme avance dans la bonne direction, mais sa réussite dépendra de la capacité des pouvoirs publics à accélérer l’intégration des agriculteurs, à garantir une rémunération équitable, à développer les marchés et surtout à ne pas limiter le débat à l’usage médical et industriel. Pour intégrer réellement l’ensemble des agriculteurs dans l’économie légale, il faudra engager un débat national sérieux sur la légalisation encadrée du cannabis récréatif.
F. N. H. : Comment jugezvous le travail accompli par l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis ?
C. E. K. : Le travail de l’ANRAC peut être considéré comme important, surtout si l’on tient compte du fait qu’il s’agit d’un secteur historiquement informel, sensible et marqué par de fortes résistances sociales, économiques et sécuritaires. L’agence a réussi à mettre en place les premiers mécanismes d’autorisation, de contractualisation, de contrôle, de suivi des opérateurs et d’encadrement des agriculteurs. Il faut reconnaître que le passage d’une culture historiquement associée à l’illégalité vers une filière encadrée par l’État ne peut pas se faire uniquement par la loi. Il nécessite une administration spécialisée, capable de dialoguer avec les agriculteurs, les coopératives, les opérateurs privés, les autorités locales et les marchés. Sur ce point, l’ANRAC a joué un rôle structurant. Cependant, l’enjeu aujourd’hui est de passer d’une phase administrative de lancement à une phase économique et sociale de consolidation. L’agence ne doit pas être perçue seulement comme une autorité de contrôle ou de délivrance des autorisations, mais comme un levier de transformation économique des zones concernées. Cela suppose de veiller à plusieurs priorités, assurer une meilleure rémunération des agriculteurs, éviter que les intermédiaires ne captent l’essentiel de la valeur ajoutée, renforcer la transparence de la filière, accélérer la valorisation industrielle du produit national, développer les exportations et renforcer la confiance entre cultivateurs, coopératives, opérateurs privés et administration. À mon avis, la réussite de cette réforme dépendra moins du nombre d’autorisations délivrées que de la capacité du système légal à devenir plus attractif, plus sécurisé et plus rentable que le circuit illicite. Or, cette attractivité restera limitée tant que la filière légale ne pourra absorber que moins de 10% des cultivateurs potentiels, pendant que plus de 90% demeurent exposés aux débouchés du marché illégal.
F. N. H. : Avec ces changements, le trafic et les activités illicites liées au cannabis ont-ils baissé ?
C. E. K. : Il existe des indices de réorientation progressive d’une partie des cultivateurs vers le cadre légal, ainsi qu’un effort réel de contrôle et de traçabilité. Mais il serait excessif de dire que le trafic a disparu ou qu’il a été substantiellement neutralisé. Le marché illicite continue d’exister parce qu’il répond encore à une demande qui n’est pas couverte par le cadre légal actuel. La loi marocaine concerne les usages médicaux, pharmaceutiques et industriels. Elle ne couvre pas l’usage récréatif. Par conséquent, la partie la plus importante de la demande demeure située en dehors du circuit légal. C’est pourquoi il faut distinguer deux choses. La légalisation actuelle permet de réduire une partie de l’illégalité liée à la production destinée aux usages autorisés. Mais elle ne règle pas la question du marché récréatif, qui reste le principal moteur économique du trafic. Tant que ce marché demeure totalement illicite, il continuera d’alimenter des réseaux parallèles. L’écart entre les 5.318 agriculteurs intégrés dans le circuit légal et les dizaines de milliers de cultivateurs potentiels qui restent en dehors du dispositif montre que le marché illicite conserve une base sociale et économique considérable. En d’autres termes, la part actuellement couverte par la filière légale ne suffit pas à réduire structurellement le trafic si plus de 90% des cultivateurs potentiels continuent à trouver leurs débouchés dans l’économie clandestine. Les expériences internationales montrent qu’un marché légal bien encadré peut réduire le recours au marché illégal, mais ne le supprime pas automatiquement. Tout dépend du modèle adopté, du niveau de contrôle, des prix, de la fiscalité, de la qualité des produits, de l’accessibilité du circuit légal, de la protection des mineurs, des dispositifs de santé publique et de la capacité de l’État à contrôler effectivement le marché. Le vrai débat n’est donc pas idéologique. Il est pragmatique. Fautil continuer à laisser le marché récréatif entièrement aux réseaux illicites, ou faut-il réfléchir à une légalisation encadrée permettant de faire entrer les agriculteurs dans l’économie légale, de réduire la rente criminelle, de contrôler la qualité des produits et de protéger la santé publique ?
F. N. H. : Donc, selon vous, il faut aller plus loin dans la légalisation…
C. E. K. : Oui, et je pense que cette question doit désormais être posée clairement. Il ne s’agit pas d’appeler à une libéralisation désordonnée ou commerciale du cannabis. Il s’agit d’engager un débat national sérieux sur une légalisation récréative strictement encadrée, fondée sur la santé publique, la réduction des risques, la protection des mineurs, la réduction du marché illicite et l’intégration économique des agriculteurs. Ce débat n’est pas nouveau et ne doit pas être présenté comme une rupture brutale. Il s’inscrit dans le prolongement de travaux et recommandations institutionnels portés au plus haut niveau de l’État, notamment ceux du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et de la Commission spéciale sur le Nouveau modèle de développement (NMD). Ces travaux ont eu le mérite de replacer la question du cannabis dans un cadre plus large, celui du développement territorial, de la justice sociale, de la santé publique et de l’intégration des populations concernées. Il faut aussi rappeler une recommandation importante du CESE. Le Conseil a souligné la nécessité d’amener certains acteurs intermédiaires locaux, qui tirent aujourd’hui des revenus élevés de l’économie informelle du cannabis et disposent d’une influence sociale dans ces territoires, à s’orienter vers l’investissement dans les activités de transformation du cannabis, tout en traitant leur situation par des solutions appropriées, sur la base de consultations élargies. Cette recommandation est essentielle, car elle montre que la réussite de la réforme ne dépend pas seulement de l’intégration des cultivateurs. Elle dépend aussi de la capacité de l’État à transformer l’écosystème économique local dans son ensemble. Si les agriculteurs sont intégrés dans la légalité, mais que les circuits d’intermédiation, de financement, d’achat et de distribution restent dominés par l’économie clandestine, le marché illicite continuera à capter une partie importante de la valeur. Il faut donc penser la légalisation encadrée du cannabis récréatif comme un instrument de réorganisation économique. Elle devrait permettre de faire entrer les cultivateurs, les coopératives, les opérateurs de transformation et même certains acteurs locaux de l’économie informelle dans un cadre légal, contrôlé, fiscalisé et traçable. L’objectif n’est pas de consacrer l’ancienne économie illicite, mais de la désarmer progressivement en l’absorbant dans une économie légale soumise à des règles strictes. Il faut rappeler également que le Nouveau modèle de développement a été nourri par de larges consultations avec les forces vives du pays. Dans le prolongement de cette méthode participative, tout débat sur le cannabis récréatif devrait associer les cultivateurs des différentes régions concernées, les coopératives, la société civile locale, les élus territoriaux, les responsables politiques, les professionnels de santé, les experts économiques, les juristes et les autorités publiques. Il faut également distinguer clairement trois notions : la dépénalisation, la légalisation et la régulation.
La dépénalisation réduit ou supprime la sanction pénale pour certains comportements. La légalisation rend certaines activités licites. La régulation organise le marché par des règles strictes, autorisations, traçabilité, contrôle de la qualité, limites d’âge, fiscalité, prévention, sanctions contre les abus, accompagnement sanitaire et protection de la santé publique. À mon avis, le Maroc ne peut pas se contenter indéfiniment d’une légalisation limitée aux usages médicaux, pharmaceutiques et industriels. Ce modèle est utile, mais il n’intègre aujourd’hui qu’une minorité des cultivateurs potentiels. Si l’on veut faire entrer réellement les agriculteurs dans l’économie légale, il faut traiter la question du marché récréatif, car c’est lui qui constitue le principal débouché économique du cannabis. L’approche à adopter ne doit pas être une approche d’encouragement à la consommation. Elle doit être une approche de réduction des risques. Cela signifie que l’État doit chercher à mieux contrôler une réalité qui existe déjà, au lieu de laisser cette réalité entièrement aux réseaux illicites. La réduction des risques suppose de contrôler la qualité des produits, de prévenir l’accès des mineurs, de mieux informer les consommateurs, d’orienter les personnes vulnérables vers des services de santé, de limiter les dommages sanitaires et sociaux, et de réduire la puissance économique des réseaux criminels. L’enjeu est simple. Le marché récréatif existe déjà dans les faits. La vraie question est de savoir s’il faut continuer à le laisser entièrement aux réseaux illicites, ou s’il faut construire un modèle légal, contrôlé, fiscalisé et traçable, permettant à l’État de contrôler, de prévenir, de protéger les mineurs, de réduire les risques sanitaires et de retirer une partie importante de la rente aux réseaux criminels. Une telle évolution devrait être progressive, évaluée et strictement encadrée. Elle devrait commencer par un débat public national. Mais il faut avoir le courage d’ouvrir ce débat. Fermer le débat revient à laisser le statu quo profiter aux seuls réseaux illicites. Sans légalisation récréative encadrée, plus de 90 % des cultivateurs potentiels resteront exposés au marché illicite, et l’objectif social de la réforme demeurera inachevé.
F. N. H. : Les agriculteurs ont-ils adhéré à cette initiative et a-t-on pu remédier à la problématique des personnes recherchées ?
C. E. K. : L’adhésion des agriculteurs est réelle, mais elle reste progressive et incomplète. Beaucoup de cultivateurs ont compris que le cadre légal peut leur offrir une sécurité juridique, une visibilité économique et une sortie de la clandestinité. Le développement des coopératives et l’augmentation du nombre d’agriculteurs autorisés vont dans ce sens. La grâce royale accordée à 4.831 personnes condamnées, poursuivies ou recherchées dans des affaires liées à la culture du cannabis a constitué, à mon avis, un tournant majeur. Elle a levé une partie de la peur qui empêchait certains agriculteurs d’intégrer le dispositif légal. Elle a également envoyé un signal politique fort. La réforme ne vise pas seulement à créer un nouveau secteur économique. Elle vise aussi à réconcilier les populations concernées avec la légalité. À cet égard, il faut souligner le rôle particulier de la Direction générale de la sûreté nationale, qui a été, à mon avis, l’administration ayant le plus concrètement et le plus visiblement traduit la portée humaine et sociale de cette grâce royale. La DGSN ne s’est pas limitée à une approche administrative classique. Elle a organisé, à partir de septembre 2024, une vaste campagne de délivrance et de renouvellement des cartes nationales d’identité électronique dans plusieurs zones montagneuses et reculées des provinces de Taounate, Taza et Al Hoceima, au profit notamment des petits cultivateurs de cannabis bénéficiaires de la grâce royale. Cette initiative est très importante, car la carte nationale d’identité n’est pas un simple document administratif. Elle constitue aujourd’hui une porte d’accès à la vie publique, aux services sociaux, aux prestations numériques, aux démarches administratives et, plus largement, à une existence juridique normale.
En permettant à ces personnes de régulariser leur situation documentaire sans devoir se déplacer sur de longues distances, la DGSN a donné un contenu concret à l’esprit de la grâce royale. Elle a permis à ces citoyens de sortir de la peur, de l’isolement et de la marginalité administrative. Il faut aussi relever la dimension territoriale et humaine de cette intervention. Le fait d’envoyer des unités mobiles dans des communes et douars montagneux signifie que l’administration n’a pas attendu que les citoyens viennent vers elle. Elle est allée vers eux. Dans le cas des cultivateurs récemment graciés, ce geste a une portée symbolique forte. Il marque le passage d’une relation fondée sur la crainte de la poursuite à une relation fondée sur la reconnaissance, la proximité et la réintégration. Cependant, cette problématique n’est pas totalement réglée. La grâce royale et l’accompagnement administratif ont ouvert une porte, mais l’intégration économique demande du temps. Un agriculteur ne quitte durablement le circuit illicite que si le circuit légal lui garantit une rémunération correcte, des paiements réguliers, des procédures simples, une protection contre les abus des intermédiaires et des perspectives économiques stables. Il ne faut pas oublier que pendant des décennies, ces zones ont été prises dans une contradiction profonde. Une culture largement tolérée socialement, mais juridiquement réprimée. Le nouveau cadre légal doit donc réparer cette contradiction, non pas uniquement par la sanction ou par l’autorisation, mais par une véritable politique de réintégration juridique, sociale et économique.
F. N. H. : Faudrait-il maintenir les activités alternatives à la culture du cannabis ?
C. E. K. : Oui, absolument. Les activités alternatives doivent être maintenues et même renforcées. La légalisation partielle du cannabis ne peut pas être l’unique réponse au développement des zones concernées. Toutes les familles rurales ne pourront pas vivre durablement de la seule filière du cannabis, même légale. Il faut éviter de remplacer une dépendance illicite par une dépendance légale. L’objectif doit être la diversification économique réelle des territoires historiquement liés à cette culture. Cela suppose de combiner la filière licite du cannabis avec d’autres activités, agriculture alternative, valorisation des produits du terroir, tourisme rural, économie sociale et solidaire, formation professionnelle, infrastructures locales et industrie de transformation. À mon avis, les régions du kif doivent aussi être placées au cœur de la nouvelle génération des programmes de développement territorial intégré. Ces territoires ne doivent pas être regardés uniquement comme des zones de production du cannabis, mais comme des zones montagneuses ayant des besoins spécifiques en matière de routes, d’eau, de santé, d’école, de formation, d’emploi, de services publics, d’infrastructures numériques et de valorisation économique locale. C’est pourquoi il faut aller plus loin et envisager un cadre juridique spécifique pour les zones montagneuses. Le Maroc dispose d’une loi relative au littoral et de programmes ciblés pour certains espaces territoriaux. Il serait donc cohérent de réfléchir à une loicadre ou à un statut juridique des régions montagneuses, permettant de traiter leurs contraintes particulières, notamment l’enclavement, la précarité, la difficulté d’accès aux services publics, la fragilité des ressources naturelles et la faiblesse des alternatives économiques. Dans les régions du kif, une telle loi ou un tel cadre spécifique aurait une portée très importante. Elle permettrait de sortir d’une lecture strictement sécuritaire ou agricole de ces territoires, pour les inscrire dans une logique de justice territoriale. La question n’est pas seulement de savoir comment légaliser une culture, mais comment réintégrer durablement des régions entières dans le développement national. Les activités alternatives sont également nécessaires pour les agriculteurs qui ne seront pas intégrés immédiatement dans la filière légale, ou qui ne souhaiteront pas y rester. Elles permettent d’éviter que les populations non intégrées retournent automatiquement vers le marché illicite. En conclusion, la réforme marocaine constitue une avancée importante et courageuse. Elle a permis de poser les bases d’un secteur légal, contrôlé et traçable. Mais son succès dépendra de sa capacité à répondre à cinq défis : intégrer réellement les agriculteurs, réduire effectivement le marché illicite, ouvrir un débat public sérieux sur la légalisation encadrée du cannabis récréatif, faire bénéficier les régions du kif des nouveaux programmes de développement territorial intégré et adopter une approche juridique spécifique aux zones montagneuses.