«BAM est assez dépourvue de moyens pour dynamiser les crédits productifs»

BAM peut-elle orienter la distribution des crédits au Maroc ?

Entretien avec  Yasser Tamsamani, économiste affilié à l’OFCE  (Observatoire français des conjonctures économiques) et enseignant à la Faculté de droit de Casablanca


 

«C’est se voiler la face de croire que la baisse du taux de la réserve monétaire puisse donner un nouveau souffle à la dynamique de distribution des crédits au Maroc et encore moins à les orienter là où ils sont les plus productifs».

 

Propos recueillis par B. Chaou

 

Finances News Hebdo : BAM vient de publier ses prévisions de croissance pour 2019 et 2020, qu’en pensez-vous ? En quoi sont-elles différentes de celles d’autres institutions (DEPF, HCP...) ?    

Yasser Tamsamani : Les prévisions économiques ne peuvent être jugées par rapport à la qualité de leurs prédictions qu’ex-post. Ex-ante, ce qui compte, c’est la cohérence interne du récit qui les justifie, c’est la validité des hypothèses sous-jacentes aux comportements des différents agents économiques qui forment ce récit, c’est la justesse des projections des facteurs exogènes (prix des énergies, demande adressée, etc.).

C’est aussi la pertinence des liens de causalité que l’on attribue au circuit économique, c’est la manière de modéliser la propagation de chocs et de nouvelles mesures, c’est enfin la capacité à argumenter un choix subjectif du conjoncturiste des événements à retenir en mesure d’agir sur le retournement du cycle et ceux jugés anecdotiques à écarter. La prévision est alors un exercice de narration avec toute la rigueur, la subtilité et l’harmonie que cela suppose. Autrement, une machine ou un algorithme fera bien l’affaire.

Or, force est de constater que les institutions émettrices de prévisions au Maroc, à une exception près et encore, font l’économie de raconter une histoire cohérente sur la dynamique des comportements (consommation et ses déterminants, investissement et ses déterminants, etc.) et la nature de leurs interactivités. Leurs notes de conjoncture se limitent à compiler les variations à la hausse ou à la baisse des agrégats macroéconomiques, sans chercher pour autant à expliquer comment et pourquoi elles se sont produites et encore moins quels effets auraient-elles sur les autres agrégats et à quels horizons.

Prenons l’exemple des dernières prévisions de BAM qui anticipent un rebondissement de l’activité en 2020 en avançant l’argument d’une hausse conséquente de la production agricole. Discuter la qualité des prévisions fondées sur un argument irréfutable est en l’occurrence absurde. Pis encore, la note de BAM ne fait aucune référence de l’effet qu’aurait ou non sa propre politique de baisse du niveau des réserves obligatoires sur ses prévisions de croissance.

 

F.N.H. : Que pensez-vous justement du fait que la Banque centrale ait baissé le taux de la réserve obligatoire ?

Y. T. : Cette baisse  est salutaire du point de vue du manque de liquidité dont souffre le marché monétaire et un choix par ailleurs qui s’inscrit dans l’air du temps. Plusieurs Banques centrales ont opté également pour la réduction du niveau réglementaire des réserves obligatoires et leur ont imposé même, pour certaines, des taux de rémunération négatifs.

Cela dit, c’est se voiler la face de croire que cette mesure puisse donner un nouveau souffle à la dynamique de distribution des crédits au Maroc et encore moins à les orienter là où ils sont les plus productifs (industrie, équipement, R&D, éducation, etc.).

La structure du marché bancaire est telle que les banques ont le pouvoir d’imposer à l’ensemble des acteurs de l’économie leurs propres feuilles de route compatibles avec la logique qui est la leur de maximisation des bénéfices, sans pour autant qu’elle soit justifiée par une prise de risque correspondante.

 

F.N.H. : L’injection de liquidité dans le marché, est-elle une solution ?

Y. T. : Inonder le marché en liquidité ne va pas non plus résoudre ce dilemme des banques à qui la collectivité leur a attribué la mission de financer le développement du pays et d’en être au passage rétribuées, mais qui n’ont rempli qu’une partie de ce contrat relative à leurs droits. Aussi, le financement d’une grande partie de la dette du Trésor à travers les banques et l’absence d’une banque publique d’investissement n’arrangent pas les choses en les maintenant seuls maîtres à bord.

En fait, cette injection de liquidité par la Banque centrale se veut une solution, qui n'en est pas réellement une, à un double problème structurel qui tire la dynamique des crédits vers le bas et vers les activités les moins productives à moyen et long termes : d’une part, un problème des perspectives de croissance bouchées tant que les carnets de commande des entreprises ne se remplissent pas et l’État ne revoit pas de fond en comble sa stratégie d’investissement; et d’autre part, une réticence des banques à parier sur l’avenir du pays et accepter à supporter les risques/opportunités qui vont avec.

En résumé, dans l’architecture actuelle de la politique monétaire et de l’organisation du système bancaire, la Banque centrale est assez dépourvue de moyens pour dynamiser la distribution des crédits productifs et relancer en conséquence l’investissement au Maroc.

 

F.N.H. : Qu’en est-il du taux directeur qui est resté à 2,25% ?

Y. T. : La baisse du taux directeur dans un régime de change fixe relève d’un jeu d’équilibriste très fin, difficile à mettre en œuvre unilatéralement sans qu’il y n’ait une pression sur les devises. Alors que ces derniers représentent la munition dont dispose la Banque centrale pour faire respecter la parité du Dirham, l’unique ancrage de sa politique monétaire.

En fait, la baisse du taux est censée se répercuter sur le coût de financement des investissements et donner un coup de pouce à l’activité. Ce dynamisme devrait profiter également, en partie, à nos partenaires commerciaux via la reprise des importations exerçant ainsi une pression sur la dépréciation de la monnaie locale. Pour faire respecter la parité, la Banque centrale doit stériliser cette opération en puisant dans le stock des devises et les vendre contre le Dirham.

En résumé, la réussite d’une politique de baisse du taux directeur nécessite une coordination hors pair entre l’État, les acteurs privés et la Banque centrale afin qu’elle ne se traduise pas tout simplement par une hausse des importations. Chiche !

Et quand bien même la Banque centrale aurait pu faire baisser son taux directeur, pensez-vous que les crédits à l’équipement, à l’industrie, etc. vont reprendre leur dynamique de plus belle dans une telle organisation du système bancaire marocain ? Entre 2009 et 2017, les taux débiteurs ont perdu en moyenne 150 points de base, sans que cela ne se traduise par une accélération des crédits et encore moins de l'investissement. ◆

 

 

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