Si l'AgriTech reste encore peu documentée au Maroc, les acteurs du secteur estiment que la data est devenue un levier de compétitivité autant qu'un rempart contre le gaspillage de l'eau.
Par Z. A.
Le marché mondial de l'AgriTech a atteint 22,5 milliards de dollars en 2025 selon AgFunder, avec une projection à plus de 40 milliards d'ici 2030. D'après le Global AgriFoodTech Investment Report 2026, le financement mondial consacré à l'AgrifoodTech s’est établi à 16,2 milliards de dollars en 2025, soit un niveau quasi stable par rapport à l'année précédente (-3%).
Dans le même temps, les startups développant des technologies destinées aux exploitations agricoles, à la production alimentaire et aux systèmes biologiques ont levé 9 milliards de dollars, en hausse de 7% sur un an. Au Maroc, en revanche, les données relatives à l'AgriTech demeurent rares, voire inexistantes, même si plusieurs entreprises ont investi ce créneau. C'est notamment le cas d'Agridata, fondée en 2006. A sa sortie de l'école d'ingénieurs agronomes, son cofondateur, Youssef Kassel, s'est retrouvé confronté à un secteur où les données faisaient défaut. Une série d'interrogations s'est alors imposée : comment gérer une exploitation agricole sans données ?
Comment anticiper les problèmes, assurer la traçabilité ou encore définir une stratégie sans disposer d'informations fiables ? C'est pour répondre à ces défis qu'il décide de créer Agridata, avec l'ambition de combler ce vide et de contribuer à la modernisation de l'agriculture. Pour Youssef Kassel, la donnée est aujourd'hui devenue indispensable, tant pour économiser l'eau que pour garantir la conformité et la traçabilité des exportations. «Ce n’est plus un luxe de tracer et digitaliser, c’est une exigence», affirme-t-il, soulignant que les besoins «en eau des cultures sont beaucoup mieux maîtrisés et le personnel au niveau des fermes est devenu plus sensible à la question».
Désormais, poursuit-il, les décisions ne reposent plus sur le seul instinct des techniciens ou des agriculteurs, mais sur «des mesures et des chiffres scientifiquement bien fondés». Cette évolution s'est construite progressivement. «Le passage du gravitaire au goutte-à-goutte a été la première étape. Puis, depuis 2006, les Early Adopters (primo adoptant ou utilisateur précoce) ont commencé à mieux raisonner leur irrigation grâce aux outils de surveillance», explique Youssef Kassel.
Aujourd'hui, les décisions d'investissement, le choix des cultures ou encore des variétés sont guidés par les «vrais besoins des cultures» grâce à «la data qui alimente le quotidien de la connaissance agricole», précise le cofondateur d'Agridata. Pour les agriculteurs eux-mêmes, la donnée est devenue un véritable outil d'aide à la décision. Amal Chami, propriétaire du domaine Nafissa et productrice d'oliviers ainsi que d'huile d'olive extra vierge, explique que les «données issues des capteurs, des satellites et de l'intelligence artificielle apportent une vision extrêmement précise de l’exploitation».
Grâce à sa collaboration avec l'entreprise Arwa, fondée par Amine Zarouk, elle peut désormais «anticiper les risques, optimiser les irrigations, raisonner les interventions et prendre des décisions avec beaucoup plus de sérénité». De son côté, Mohamed Sebti, producteur, exportateur de caroubier et propriétaire du domaine Terre Ceratonia, estime que la technologie doit accompagner l'ensemble du cycle de vie d'un projet agricole. Selon lui, «la technologie ne remplace pas les hommes, mais elle leur donne les moyens de prendre de meilleures décisions, de mieux maîtriser leurs investissements et de construire une agriculture plus performante et durable».
Dans le même esprit, Amal Chami considère que l'avenir de l'agriculture ne réside pas dans le remplacement de l'expertise humaine par l'intelligence artificielle, mais consiste «à donner aux agronomes les meilleurs outils pour prendre les bonnes décisions». Les bénéfices de cette approche sont déjà perceptibles sur le terrain. Fouad Tabit, CEO d'Agri 4.0, affirme que l'adoption de capteurs d'humidité des sols et de stations agrométéorologiques connectées pilotant automatiquement l'irrigation a permis «d'économiser 30% d'eau, tout en augmentant les rendements de 15% sur le blé et le maïs».
Pourtant, le contexte hydrique actuel pourrait paradoxalement affaiblir cette dynamique. Au 6 juillet 2026, selon les chiffres du ministère de l'Équipement et de l'Eau, le taux de remplissage des barrages atteignait 72,9%, contre 34,7% un an auparavant. Les réserves ont ainsi quasiment doublé en l'espace d'un an. «Sur le terrain, chez les exploitants que nous accompagnons, ce genre de rebond spectaculaire crée mécaniquement un relâchement psychologique», observe Fouad Tabit. Pour lui, les périodes de sécheresse imposent naturellement une discipline. «La donnée est utile, mais la rareté fait déjà le travail», précise-t-il.
En revanche, lorsque l'eau redevient abondante, «cette contrainte externe disparaît. Seule la donnée peut alors éviter un retour aux pratiques de sur-irrigation». L'enjeu est d'autant plus important que «l'agriculture consomme plus de 85% de l'eau du pays au Maroc. Chaque année «facile» sans discipline data hypothèque en réalité l'année suivante», affirme-t-il. Le dirigeant d'Agri 4.0 rappelle enfin que les priorités évoluent selon les conditions hydriques.
En période de pénurie, l'objectif est de préserver les cultures avec un minimum d'eau. «En abondance, l'eau n'étant plus le facteur limitant, l'enjeu se déplace vers l'optimisation du calibrage et du rendement à l'hectare», déclare-t-il. D'où cette recommandation : «il ne faut jamais désinstaller les capteurs entre deux phases : ils pilotent en continu, quel que soit le régime hydrique».