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Confidences: «Il n’y a rien de mieux que l’humour pour faire passer des messages»

Confidences: «Il n’y a rien de mieux que l’humour pour faire passer des messages»

«Le Grand Cirque», signé Booder et Gaëlle Falzerana, a été projeté, mercredi 15 février 2023 en avant-première au cinéma Renaissance à Rabat, dans le cadre de sa première sortie dans les salles de cinéma.

Entretien avec Booder (nom de scène de Mohammed Benyamna) qui, tout en continuant à briller devant la caméra, se distingue également dans la réalisation.

 

Propos recueillis par R. K. H.

Finances News Hebdo : Comment est né ce projet ? A-t-il des résonances autobiographiques ?

Booder : Je suis né dans un petit village marocain le 13 août 1978, en plein été. Et quand je suis arrivé au monde, le médecin a dit à ma mère : «il ne passera pas l’hiver» ! En effet, je souffrais d’une complication respiratoire, d’un asthme prononcé et d’une bronchiolite aiguë. J’ai donc eu un début de vie assez tragique, mais mon père, qui travaillait en France à ce moment-là, ne s’est pas résigné : il s’est débrouillé pour nous faire venir à Paris et j’ai ainsi passé mes trois premières années à l’hôpital Necker pour enfants malades. C’est à cette occasion que j’ai découvert le métier de clown dans les hôpitaux. Trente ans plus tard, quand je suis devenu comédien et que j’ai commencé à rendre visite à mon tour aux enfants malades dans les hôpitaux, j’ai redécouvert ces clowns et j’ai eu envie d’écrire un film pour leur rendre hommage et parler de leur patience et de leur dévouement infinis.

 

F.N.H. : Pouvez-vous nous parler de vos visites d’enfants à l’hôpital ? 

Booder : J’allais les voir pour les sortir de leur quotidien, et un médecin m’a dit un jour que ces visites avaient des conséquences positives sur leurs examens sanguins, qu’il y avait un avant et un après. Quand dans le film Michel explique à Momo que les enfants n’aspirent qu’à une seule chose – la vie –, c’est une phrase que j’ai entendue. De même, quand un petit garçon me confie que la seule chose qui lui fait peur, c’est de laisser ses parents seuls, je l’ai entendu de la bouche d’un enfant. Je voulais retrouver ces phrases dans le film pour ne pas les oublier et pour dire à tous ceux qui iront le voir que cela fait partie du vivre-ensemble, et que c’est important de prendre sur son temps pour aller réconforter les familles.

 

F.N.H. : Vous avez écrit le scénario avec Gaëlle Falzerana et Jean-Rachid. C’était important d’écrire à plusieurs mains ? 

Booder : Au départ, j’avais écrit des scènes éparses que j’avais moi-même vécues, mais il me fallait une professionnelle de l’écriture scénaristique. J’ai rencontré Gaëlle qui a été touchée par cette histoire et, avec le Covid, nous avons eu le temps d’échanger des idées et de confronter nos points de vue. Elle m’a apporté la force scénaristique de l’histoire qui me manquait. Ensuite, il m’a paru logique et naturel qu’elle soit co-réalisatrice à mes côtés.

 

F.N.H. : Comment se sont esquissés les personnages des enfants ? 

Booder : Ils s’inspirent tous des quelques milliers d’enfants que j’ai croisés quand j’allais dans les associations et les hôpitaux. Le plus souvent, quand je rencontrais les enfants, je ne leur demandais pas quelle était leur maladie, mais ils se livraient spontanément, car ils se voyaient avant tout comme des enfants – pas comme des enfants malades. J’ai donc attribué à mes jeunes personnages au moins deux ou trois dialogues que j’avais entendus auparavant chez des enfants.

 

F.N.H. : Certains clowns de cinéma vous ont-ils inspiré ? 

Booder : Le personnage de clown est totalement magique car dès lors qu’on enfile le nez rouge, il se passe quelque chose. Au moment des essais, c’était la première fois que je mettais le nez rouge et je me suis aussitôt senti habité par un personnage burlesque, cartoonesque. J’avais beaucoup d’exemples et de références en tête grâce aux clowns que je voyais quand j’étais enfant à l’hôpital. Pour l’écriture, j’étais en contact avec un clown assez âgé que j’ai côtoyé pendant trois jours à l’hôpital Robert-Debré : j’ai compris comment il fonctionnait et j’ai vu son innocence dans son regard et sa manière d’être.

 

F.N.H. : La rencontre avec Michel est un tournant dans la vie de Momo. Peut-on y voir un parcours initiatique pour votre personnage ? 

Booder : Le film raconte l’histoire du destin ! Michel se trouve sur le parcours de Momo, comme si c’était prédestiné, écrit d’avance. Pour Momo, qui est dans une phase difficile sur le plan de la santé, Michel est la seule petite lumière blanche au bout du couloir. Cette rencontre chamboule sa vie : Michel le met au défi, et Momo s’aperçoit que le seul endroit au monde où il fait rire, c’est à l’hôpital et qu’il y a sa place. C’est une rencontre déterminante qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu si Momo ne s’était pas trompé d’ascenseur…

 

F.N.H. : Michel est un homme généreux, mais il ne ménage pas Momo… 

Booder : J’ai l’impression que Michel se voit à travers Momo : il se retrouve en lui quand il était jeune. Il joue un peu le rôle de son coach : pour gagner le match, il est convaincu qu’il faut s’entraîner dur et, à ses yeux, c’est une question de passage de flambeau. Il sait qu’il n’est pas éternel et que Momo est à la hauteur pour assurer la relève. Jusqu’au bout, Michel est protecteur avec Momo, comme un ami, un grand frère, un père. Il tient à ce que, lorsqu’il ne sera plus là, il y ait quelqu’un de présent pour les enfants. Il n’a donc d’autre choix que d’être dur et de lui dire «si tu te plantes, tu décevras beaucoup d’enfants. Et dix minutes, c’est beaucoup dans la vie d’un enfant». Il le teste aussi pour voir si Momo est vraiment investi, ou s’il est un rigolo qui va baisser les bras à la première difficulté. Car il lui explique qu’il va désormais faire partie intégrante de leur vie.

 

F.N.H. : Vous n’avez jamais eu peur de parler d’enfants atteints de maladies graves dans une comédie ? 

Booder : Il n’y a rien de mieux que l’humour pour faire passer des messages. Mais c’était une volonté de ma part de ne pas développer les pathologies de chacun : on sait que l’histoire se déroule dans un hôpital et cela n’apportait rien de nommer les maladies. Le plus important, c’était de montrer que ces enfants n’aspirent qu’à une chose : qu’on les regarde comme des enfants, pas comme des enfants malades. D’ailleurs, ils ne ménagent pas Momo au départ. C’était mon parti pris : je ne voulais pas qu’on voie un enfant faire une chimio ou suivre un traitement lourd, mais qu’on le voie en train de se comporter comme un enfant !

 

F.N.H. : Au fond, les enfants lui apportent autant qu’il leur apporte… 

Booder : C’est ce qu’on comprend vraiment à la fin : Momo s’est dit qu’il allait passer ses derniers instants aux côtés de ces enfants pour leur transmettre une joie de vivre, tandis que ces derniers, en retour, lui permettent de réaliser son rêve : faire rire, se sentir utile. C’est comme un échange de bons procédés : le clown est réconforté de faire rire les enfants, et les enfants y trouvent de la joie.

 

F.N.H. : Tout à coup, Momo découvre la discipline, l’effort, l’altruisme… 

Booder : Il se dit : «j’ai passé des castings, ça ne marche pas, je ne fais rire personne et je suis enfin quelqu’un dans un endroit que je fuyais à cause de ma maladie». Le destin a voulu que Momo suscite le rire dans un endroit qu’il déteste en tant que malade. Mais cela lui permet aussi de ne pas se morfondre, car il y a pire que sa situation. Ce qui est très particulier, c’est qu’il encourage les enfants à se soigner, et qu’il se bat notamment avec Lola pour qu’elle se soigne, alors que lui-même ne se soigne pas.

 

F.N.H. : Les enfants sont tous d’âges différents, ce qui ajoute à la difficulté, mais aussi à la richesse du groupe. 

Booder : Dans les services hospitaliers, on vous classe par maladie, pas par tranche d’âge. C’est pour cela que Lola s’ennuie : elle n’est pas avec des jeunes de son âge. Alors qu’elle a envie de vivre et de sortir, on l’en empêche : on lui dit qu’elle va rester plus longtemps à l’hôpital et elle se retrouve avec des gamins. Autant dire qu’elle n’a aucun intérêt pour le cirque ou pour les clowns !

 

F.N.H. : Comment s’est passé le casting des adultes ? 

Booder : Comme il s’agit de mon premier long métrage, je ne voulais aucune star, aucun comédien confirmé, parce que je me disais que ce film s’inscrit dans un esprit de passage de relais. Mais cela ne m’a pas empêché d’engager des gens extraordinaires, comme Fanny Dumont, formidable comédienne belge, qui joue l’infirmière. Ou encore Gérard Giroudon, qui campe Michel et qui est sociétaire de la Comédie française. Au casting, j’ai été charmé par son regard, par sa manière de parler, et la complicité entre nous a été une évidence pendant les répétitions.

 

F.N.H. : Et les enfants ?

Booder : Je ne voulais pas engager d’enfants comédiens, car je tenais à ce qu’ils dégagent quelque chose d’assez frais pour jouer sur l’innocence de l’enfance. Après un casting traditionnel, nous avons organisé des lectures et des ateliers pour qu’ils répètent les scènes une par une et pour que chacun sache précisément ce qu’il avait à faire sur le plateau. J’ai expliqué à chacun quel était son rôle et le contexte particulier du film : je leur ai parlé de ces enfants malades qui rêvent seulement de se tenir debout. Il fallait vraiment les accompagner et faire de la pédagogie, et il était fondamental d’instaurer une complicité et un climat de rigolade avec eux.

 

F.N.H. : Avez-vous eu du mal à travailler avec eux ? 

Booder : On a répété les scènes une par une pour que chacun sache ce qu’il avait à faire sur le plateau. Les enfants ne sont pas comme des acteurs professionnels : s’ils se braquent, c’est fichu. Heureusement, j’ai été éducateur de rue et j’ai un côté burlesque et cartoonesque en moi qui m’a beaucoup aidé à les diriger. Et puis, ils me connaissaient, ce qui m’a permis d’installer cette atmosphère de détente et d’humour. Au final, ils étaient hyper studieux et connaissaient parfaitement leur texte. Certains ont même accepté de se raser la tête, ce qui n’était pas évident pour des pré-ados. Personnellement, je crois que je préfère travailler avec des enfants, car quand ils t’apprécient, c’est plus facile qu’avec des adultes.

 

F.N.H. : Les avez-vous emmenés à l’hôpital pour qu’ils se familiarisent avec la maladie ? 

Booder : On n’avait pas le droit, car c’était juste après la pandémie. Mais de toutes façons, je pense que cela aurait été difficile, car les enfants que j’allais voir à l’hôpital portent des charlottes, des blouses, des masques. Je voulais aussi que mes petits acteurs conservent leur innocence. Je connais même des adultes qui ont du mal à aller dans les hôpitaux et je n’ai pas voulu aller dans cette direction.

F.N.H. : Le traitement des couleurs et de la lumière n’est pas le même à l’hôpital et dans le monde extérieur.  Booder : C’était voulu pour apporter de la joie dans un espace qui, par définition, en est souvent dépourvu. À l’origine, je voulais tourner le film en noir et blanc, puis passer à la couleur uniquement au moment où Momo arrive à l’hôpital. On a changé notre fusil d’épaule tout en gardant un peu de cette inspiration, et Gaëlle a eu la formidable idée d’un traitement différencié des couleurs. C’est ce qui permet de dédramatiser l’univers de l’hôpital : on ne voulait pas de murs tout blancs. D’ailleurs, quand on va au service de leucémie ou de cancérologie, il y a plein de dessins et de couleurs, et ce n’est ni morose, ni lugubre.

 

F.N.H. : Quand on entre dans l’espace de Michel, à l’hôpital, on bascule dans un univers féérique, presque irréel. 

Booder : Sa loge, c’est son chez lui. Il y a là comme un film dans un film : ce vestiaire raconte sa vie, son enfance, et c’était important car Michel est le seul qu’on ne présente presque pas et dont on ne sait pas d’où il vient. Alors, ce vestiaire raconte un peu sa vie. Gérard a insufflé une vraie puissance au personnage et m’a donné quelque chose qui n’était pas écrit : il a apporté une touche d’émotion inédite qu’il a accentuée par son regard, par son envie de jouer. Il m’a confié qu’il avait même pleuré en lisant le scénario. C’est ce qui m’a le plus touché chez lui : il était heureux que j’aie pensé à lui et que je lui aie fait lire le scénario.

 

F.N.H. : Comment vous êtes-vous répartis les rôles avec Gaëlle ? 

Booder : Sur le tournage, elle était derrière la caméra. Je revoyais les prises, mais elle avait toute ma confiance. De même qu’elle a eu cette idée magnifique de contraster les éclairages entre l’hôpital et le monde extérieur, elle a aussi orchestré l’étalonnage. Elle me guidait, elle m’orientait pour mes intonations; et moi je gérais davantage le comportement des enfants. Si on tournait une scène et qu’on faisait une prise en suivant mon intuition, on en tournait une autre en se fiant à son propre regard, et on savait qu’on trancherait au montage. Il n’y avait pas d’histoire d’ego entre nous. C’était très important de bien s’entendre et de me sentir épaulé. Je n’aurais pas pu faire ce film tout seul. Gaëlle a été cette coéquipière qu’il me fallait et nous avons aussi eu une équipe technique qui nous a très bien accompagnés.

 

F.N.H. : Qu’est-ce que vous souhaitiez pour la musique ?

Booder : Je ne voulais pas trop de musique car celle-ci sert parfois à cacher le jeu de certains comédiens. Je disais à Gaëlle que le film possède déjà sa propre musicalité, que l’on perçoit dans le jeu et le regard des protagonistes. Ajouter de la musique de manière gratuite n’avait aucun intérêt. Je voulais le même thème, avec des variations rythmiques différentes : il ne fallait pas que la musique vienne faire pleurer le spectateur et le prenne par la main. La musique apporte essentiellement une touche de tendresse supplémentaire. 

 

 

 

 

 

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