Tomates : Le Maroc face aux limites de son modèle exportateur
Deuxième fournisseur de l'Union européenne, troisième exportateur mondial, le Royaume a vu ses ventes reculer de 11% cette saison. Entre pluies record, tensions sur les prix et pression de Bruxelles, la filière cherche son second souffle.

Au cours de la campagne 2025/2026, le Maroc a livré 493.000 tonnes de tomates à l'Union européenne, soit 17,7% des volumes commercialisés, devançant l'Espagne (476 000 tonnes) pour la deuxième année de suite. Seuls les Pays-Bas, avec près de 28%, font mieux. Pourtant, la saison écoulée a été loin d'un long fleuve tranquille. Les exportations totales sont tombées à 549.000 tonnes contre 620.000 un an plus tôt. Mildiou, virus de la tomate, serres détruites, restrictions décidées dans l'urgence : la filière a encaissé les chocs les uns après les autres.
Faut-il pour autant parler de fin de cycle ? Pas si vite, nuance Khalid Kabbadj, économiste et expert en investissement et en gestion de patrimoine. «À mon sens, le modèle marocain de la tomate reste économiquement pertinent, mais il n'est plus soutenable dans sa forme actuelle s'il repose principalement sur l'augmentation des volumes et sur la mobilisation croissante de ressources hydriques locales. La question n'est donc pas de savoir s'il faut abandonner la tomate d'exportation, mais de déterminer à quelles conditions cette filière peut continuer à créer de la valeur sans compromettre le capital naturel dont dépend son avenir», explique-t-il.
Entre 2021 et 2025, la valeur des exportations marocaines de tomates est passée de 856 millions à près de 1,4 milliard de dollars, soit une croissance annuelle moyenne de 11%, loin devant celle du Mexique ou des Pays-Bas. Les ressorts de cette réussite sont connus : un climat qui permet de produire en plein hiver sans serres chauffées, la proximité de l'Europe et une main-d'œuvre bien moins coûteuse. L'économiste y voit un socle solide : «le Maroc dispose d'un avantage compétitif considérable: proximité géographique de l'Europe, savoir-faire agronomique, infrastructures d'exportation, chaîne logistique performante et capacité à produire des variétés à forte valeur ajoutée».
Une question parlementaire française évoque un coût horaire de 0,74 euro au Maroc contre 13,64 euros en France. À cela s'ajoute un cadre commercial favorable. Depuis l'accord agricole de 2012, la tomate marocaine bénéficie d'un contingent d'environ 285.000 tonnes, assorti d'un prix d'entrée conventionnel de 46,10 euros les 100 kilos entre octobre et mai. Un dispositif que contestent depuis des années les producteurs français, espagnols, italiens et portugais. Ils réclament des quotas distincts pour les tomates rondes et cerises, un contrôle des flux en temps réel et des normes équivalentes.
Face à ces pressions, le Maroc a changé de braquet. Les tomates dites segmentées, cerise, cocktail ou à grappes, représentent désormais près de 59% des exportations. Le pays mise sur la valeur plutôt que sur le volume. Pour Khalid Kabbadj, «le Maroc a déjà démontré sa capacité à passer de la tomate standard à des produits différenciés : tomates cerises, tomates grappes, variétés premium, produits répondant à des cahiers des charges spécifiques, conditionnements adaptés et productions bénéficiant de certifications environnementales ou qualitatives. Cette évolution est essentielle car elle permet de découpler partiellement le chiffre d'affaires du volume exporté».
La question hydrique
Après six années de sécheresse, la saison 2025-2026 a surpris. Entre septembre et avril, il est tombé en moyenne 202,9 millimètres de pluie, soit 22,6% de plus que la moyenne des trente dernières années et 54% de plus que l'an dernier. Faut-il y voir la fin de la crise de l'eau? Les experts appellent à la prudence. Près des trois quarts des apports sont arrivés après la mi-décembre, en quelques semaines, signe d'un régime de pluies irrégulier et brutal plus que d'un retour à la normale. Surtout, les précipitations ne sont pas réparties équitablement. Le Souss-Massa, berceau de la tomate d'exportation autour d'Agadir, reste sous sa normale, et certains réseaux d'irrigation attendaient encore, fin septembre, des travaux de remise en état alors que s'achevaient les plantations de la nouvelle campagne. Quant aux nappes souterraines, durablement sollicitées pour l'irrigation des cultures d'export, il faudra plusieurs années de précipitations correctes pour qu'elles se reconstituent.
Pour l'économiste, c'est là que se joue l'avenir de la filière. «Le véritable risque se situe ailleurs : dans le coût marginal de l'eau. Le Souss-Massa est devenu un laboratoire de cette contradiction. Une agriculture exportatrice performante peut générer des recettes en devises, des emplois et une activité économique importante, mais elle ne peut durablement s'appuyer sur la surexploitation des nappes phréatiques», avertit-il. Le cadre légal marocain donne, selon lui ,la boussole : «la loi n°36-15 relative à l'eau, dans sa version consolidée publiée par le Secrétariat général du gouvernement, consacre précisément une logique de gestion intégrée et durable de la ressource. Le principe doit donc être appliqué à l'économie agricole. Une activité ne peut être considérée comme durable si son modèle économique dépend d'une ressource naturelle dont le renouvellement est inférieur au rythme de prélèvement». Dans ce sens, le pays a commencé à bouger. «Le Maroc a heureusement commencé à changer de modèle. Le dessalement de l'eau de mer destiné à l'alimentation en eau potable et à l'irrigation dans le Souss-Massa constitue une évolution stratégique majeure. Il permet progressivement de substituer une ressource nouvelle aux prélèvements sur les nappes», note-t-il, tout en soulignant qu’«il faut éviter une erreur de raisonnement : le dessalement ne doit pas devenir un permis d'augmenter indéfiniment les surfaces agricoles. L'eau dessalée a un coût financier et énergétique et comporte également des enjeux environnementaux, notamment en matière d'énergie et de gestion des rejets de saumure. Elle doit donc être considérée comme un outil de sécurisation de la ressource, et non comme une ressource gratuite».
D'où, selon lui, un changement de critère : «la compétitivité future de la tomate marocaine ne sera plus seulement mesurée en Dirhams par hectare, mais également en Dirhams créés par mètre cube d'eau consommé. C'est probablement l'un des indicateurs économiques les plus importants que le Maroc devra intégrer dans sa politique agricole au cours des prochaines années».
Diversifier : nécessité ou mirage ?
En 2024, 75,6% des tomates marocaines exportées sont parties vers l'Union européenne et 16,6% vers le Royaume-Uni, soit plus de 90% des volumes sur deux marchés. Quatre clients, la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et l'Allemagne concentrent plus de 86% de la valeur. Une décision de justice, un relèvement des normes ou une modification des quotas suffirait à fragiliser tout un secteur. Diversifier les débouchés permettrait-il d'y échapper ? «Oui, mais à condition de ne pas confondre diversification géographique et véritable diversification économique», répond l'économiste.
Rabat l'a compris. Selon le Bulletin officiel daté du 5 mars 2026, l’Etat a fixé une aide financière de «sept cent cinquante (750) dirhams par tonne, pour les quantités de tomates fraîches exportées par voie terrestre et/ou maritime vers des destinations situées hors des pays de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des pays africains, au cours de la campagne d’exportation, et qui dépassent la moyenne des quantités exportées annuellement durant les campagnes de référence allant du 1er septembre 2010 au 31 août 2020». La campagne d’exportation des tomates fraîches commence le 1er septembre de chaque année et s’achève le 31 août de l’année suivante, poursuit le texte.
Plusieurs analystes regrettent par ailleurs que l'aide exclut l'Afrique, déjà desservie par la route, qui aurait pourtant le plus fort potentiel. Ces marchés n'en sont pas moins des relais utiles, selon Khalid Kabbadj : «les marchés d'Afrique subsaharienne et du Golfe constituent à ce titre des relais intéressants. Mais leurs volumes restent encore modestes par rapport au marché européen et ils présentent leurs propres contraintes : distance, chaîne du froid, coût du transport, pouvoir d'achat, concurrence internationale et stabilité des conditions commerciales».
Le Maroc doit-il pour autant tourner le dos à l'Europe ? Sûrement pas. Proche, solvable et durablement dépendante des approvisionnements hivernaux, elle restera le premier débouché du pays. «Le marché européen restera structurellement incontournable pour la tomate marocaine. [...] Cette dépendance n'est pas uniquement une faiblesse. Elle constitue également un avantage : le Maroc bénéficie d'une proximité exceptionnelle avec les grands marchés européens et d'un cadre commercial préférentiel avec l'Union européenne», précise l’économiste, notant que «la stratégie la plus réaliste n'est donc pas de “sortir de l'Europe”, mais de réduire progressivement le risque de concentration».
La diversification la plus prometteuse est peut-être double : celle des clients, mais aussi celle de la valeur, avec davantage de variétés premium, de produits transformés et de contrats de long terme plutôt que toujours plus de tonnes. «Demain, l'objectif ne devrait plus être: “Comment exporter davantage de tonnes ?” Il devrait être : “Comment générer davantage de recettes, de marge et d'emplois avec moins de ressources naturelles ?” C'est une transformation beaucoup plus profonde», estime Kabbadj, pour qui «la filière devra également investir davantage dans la transformation et la conservation : sauces, concentrés, produits semi-transformés, produits prêts à consommer et solutions permettant de valoriser les écarts de tri. Cette diversification permettrait de réduire la dépendance au prix de la tomate fraîche et de mieux absorber les épisodes de surproduction ou de restriction temporaire des exportations».
Reste l'atout environnemental, que Khalid Kabbadj veut transformer en argument commercial. «Enfin, la compétitivité future devra intégrer le coût environnemental. Les consommateurs européens sont de plus en plus attentifs à l'empreinte carbone, à l'eau, aux conditions sociales de production et à la traçabilité. Le Maroc peut transformer cette contrainte en avantage compétitif en développant une véritable “tomate bas carbone et bas impact hydrique”, avec traçabilité du volume d'eau utilisé, origine de l'eau d'irrigation, recours aux énergies renouvelables, recyclage et certification», affirme-t-il.
Pour Kabbadj, le modèle marocain de la tomate n'est donc pas condamné. Il est arrivé à un point de bascule. «Le véritable enjeu pour le Maroc est ainsi de passer d'une agriculture d'exportation performante à une agriculture d'exportation résiliente. Le Souss-Massa peut rester l'un des grands pôles mondiaux de production maraîchère, mais à une condition : que la compétitivité ne soit plus construite contre la contrainte hydrique, mais précisément autour d'elle. À moyen et long terme, l'eau doit devenir un facteur de production valorisé économiquement au même titre que la terre, le capital, la main-d'œuvre et la logistique. C'est probablement à cette condition que la tomate marocaine pourra conserver sa place sur les marchés internationaux sans compromettre les équilibres économiques et écologiques du territoire», conclut-il.
La saison 2026/2027 s'ouvre sous tension dans le Souss-Massa, entre difficultés d'approvisionnement en eau et fortes chaleurs estivales. Les premiers volumes espagnols sont attendus à la mi-octobre. Pour le Maroc, l'enjeu ne sera pas seulement de produire davantage, mais de livrer au bon moment, sur les bons segments et vers de nouveaux clients.
Plus de valeur, moins d'eau : les pistes de Khalid Kabbadj
- Après une campagne 2024-2025 exceptionnelle, les exportations marocaines de tomates ont reculé de 11% sur la campagne 2025-2026, à environ 549.000 tonnes. Dans le même temps, la campagne 2026-2027 s’ouvre dans le Souss-Massa avec une contraction annoncée des superficies consacrées à la tomate ronde et des retards de production. Il serait toutefois excessif d’y voir la fin du modèle», estime Khalid Kabbadj. Concernant les débouchés, il rappelle que l’Europe ainsi que le Royaume-Uni représentent toujours l’immense majorité des marchés. Pour lui, «la vraie opportunité se trouve donc dans la montée en valeur». Sa feuille de route tient en quatre principes : «produire davantage de valeur par mètre cube d’eau, plutôt que davantage de tonnes; accélérer l’irrigation de précision, le pilotage numérique et la réutilisation des eaux; généraliser une comptabilité réelle de l’eau à l’échelle des exploitations et des bassins; réserver prioritairement l’eau sécurisée aux productions présentant la meilleure valeur économique et sociale». Et de poursuivre que «la prochaine phase de croissance ne pourra probablement plus être fondée principalement sur l’augmentation des volumes. Elle devra reposer sur trois créations de valeur simultanées, à savoir plus de valeur économique par tonne, plus de valeur économique par mètre cube d’eau et davantage de diversification géographique et commerciale.





