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Super El Niño : Quels impacts pour le climat marocain ?

Le Maroc pourrait être confronté à de nouvelles incertitudes climatiques avec l’évolution du phénomène El Niño. Risque de sécheresse, épisodes de pluies intenses et pression sur les ressources en eau figurent parmi les scénarios. Entretien avec Mohammed Saïd Zarrouk, météorologue et professeur en climatologie à l’Université Hassan II de Casablanca.

LRPar La Rédaction
|Publié le 12 Octobre 2026 à 20:00
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Finances News Hebdo : Quel lien peut-on établir entre le changement climatique et l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes ?

Mohammed Saïd Zarrouk : Il faudrait tout d’abord se placer dans le contexte global que nous vivons au niveau planétaire. Le réchauffement climatique est dû à l’augmentation du bilan énergétique de la Terre. Cela signifie que la quantité d’énergie qui pénètre dans le système terrestre est aujourd’hui plus importante que celle qui en ressort.

Avec le cumul des années, depuis la révolution industrielle, nous avons ainsi une quantité d’énergie supplémentaire qui s’accumule année après année. Depuis la fin des années 1970, nous avons dépassé plusieurs seuils. Aujourd’hui, nous sommes dans un climat qui a déjà évolué, qui a déjà changé. On ne parle plus de réchauffement climatique, on parle plutôt d’un climat réchauffé.

C’est un nouveau climat par rapport à celui dans lequel nous avons évolué, nous et les générations qui nous ont précédés.

F. N. H. : El Niño devrait atteindre une très forte intensité. De quoi s’agit-il exactement et qu’est-ce qui distingue un épisode très fort d’un épisode classique ?

M. S. K. : Dans une planète réchauffée, El Niño est un phénomène météo-océanique naturel. Il n’est pas nouveau, il a toujours existé. Mais avec le réchauffement climatique, notamment avec la quantité d’énergie emmagasinée dans l’océan, ce phénomène devient plus puissant qu’il ne l’a été auparavant. Il est plus puissant parce qu’il est alimenté par une énergie plus abondante et plus importante. C’est pour cela qu’on parle aujourd’hui d’un «Super El Niño».

Il faudrait également rappeler qu’El Niño ne crée pas la température. Il redistribue la température qui était focalisée et concentrée à l’ouest du Pacifique. Il redistribue cette énergie sur l’ensemble de la zone équatoriale. C’est pourquoi une quantité supplémentaire d’énergie est transmise de l’océan vers l’atmosphère. La température qui accompagne El Niño, et donc la température planétaire, devient ainsi plus importante et plus élevée que la normale.

F. N. H. : Quels sont les principaux effets de cet épisode à l’échelle mondiale ?

M. S. K. : Il s’agit d’une redistribution énergétique complètement différente, qui se fait notamment à travers la circulation atmosphérique. Avec une énergie plus importante et plus abondante que la normale, la circulation atmosphérique transfère non seulement de l’énergie, mais également de la vapeur d’eau, et ce qu’on appelle l’énergie latente.

Cette énergie et cette vapeur d’eau sont redistribuées à l’échelle de la planète, dans l’hémisphère nord comme dans l’hémisphère sud.

Nous avons ainsi vécu, depuis le déclenchement de cette phase El Niño, des événements météorologiques excessifs : les feux de forêt que nous avons connus durant l’été, les dômes de chaleur en Europe, mais également les fortes chaleurs et les vagues de chaleur que nous avons vécues au Maroc.

Tout ceci est lié à la fois au réchauffement climatique ou à ce «nouveau climat réchauffé», mais aussi à l’excédent énergétique ajouté par El Niño. Tout fonctionne d’une manière globale et intégrée.

F. N. H. : Même si le Maroc n’est pas directement dans la zone d’action d’El Niño, quels impacts ce phénomène peut-il avoir sur le Royaume ?

M. S. K. : Le Maroc se trouve dans une situation géoclimatique particulière. Il est influencé par son environnement régional, notamment l’Atlantique, l’Europe occidentale, la Méditerranée, mais également le Sahara.

Puisque le système climatique se déplace globalement d’ouest en est, la grande influence nous vient de l’ouest, beaucoup plus que de l’est. C’est pour cela que les grands phénomènes ont généralement une genèse atlantique.

Dans cette région, il y a un moteur très important qui contrôle le climat : l’anticyclone des Açores. Le Maroc se situe exactement dans l’espace de cet anticyclone.

En me basant notamment sur des travaux que j’ai effectués dans les années 1990 sur la sécheresse au Maroc, les phases El Niño ont souvent, dans une proportion très élevée, imposé des conditions de sécheresse au Maroc.

En phase El Niño, le transfert d’énergie de l’équateur vers la zone subtropicale, dans laquelle nous nous trouvons, est plus important que la normale. L’anticyclone des Açores est donc davantage renforcé.

F. N. H. : Quel rôle joue alors l’oscillation nordatlantique, ou NAO, dans cette relation entre El Niño et la pluviométrie marocaine ?

M. S. K. : Lorsque l’anticyclone des Açores est renforcé, une autre oscillation s’installe au niveau de l’Atlantique Nor : la NAO, ou North Atlantic Oscillation.

Lorsque cette oscillation est dans sa phase positive, elle impose des conditions de sécheresse au Maroc. L’anticyclone représente alors un barrage, un obstacle aux masses d’air fraîches ou froides qui doivent parvenir jusqu’à notre région et se confronter aux masses d’air chaudes audessus du Maroc pour créer des perturbations.

Normalement, en phase El Niño, la sécheresse est donc davantage renforcée en raison du renforcement de l’anticyclone des Açores. Je m’attends à ce qu’il y ait un retour de sécheresse.

F. N. H. : Après plusieurs années de sécheresse au Maroc, El Niño pourrait-il donc aggraver la situation hydrique du Royaume ?

M. S. K. : Il y a une difficulté très complexe à laquelle, aujourd’hui, personne n’est réellement capable de donner une réponse définitive. Avec les différentes étapes du réchauffement planétaire et avec cet El Niño qui dépasse les normes habituelles, nous ne savons pas réellement comment les distributions vont se réaliser.

Est-ce qu’elles vont encore se renforcer ? Dans ce cas, nous pourrions avoir une sécheresse beaucoup plus forte que d’habitude. Ou bien les données géographiques et géophysiques, avec cette énergie excédentaire, pourraient nous donner d’autres phénomènes que nous allons découvrir.

Les lois géophysiques ne changent pas, mais les effets et leur distribution géographique évoluent d’une manière que nous n’avons jamais connue auparavant.

F. N. H. : Existe-t-il également un risque d’épisodes de pluies intenses et d’inondations ?

M. S. K. : Effectivement, il existe un autre risque très important, c’est celui des averses.

Les averses sont des phénomènes météorologiques qui se réalisent très rapidement, dans un espace très restreint, et s’arrêtent également très brusquement. Elles sont notamment liées à l’accumulation des températures au niveau du sol. La masse d’air est alors contrainte de s’élever. Avec l’humidité qu’elle contient, et lorsque l’air devient plus froid en altitude, une condensation se produit, ce qui crée des averses et des torrents très rapides.

Cela peut créer beaucoup de difficultés, principalement dans les villes où il existe une forte concentration de population et des infrastructures qui ne facilitent pas toujours le ruissellement et l’infiltration de l’eau dans le sol.

Avec l’augmentation de la température planétaire, les choses deviennent très complexes, très rapides, et surtout les événements deviennent très destructeurs.

F. N. H. : Que peut-on alors attendre pour les ressources en eau et l’agriculture au Maroc ?

M. S. K. : Les ressources en eau et leur utilisation, que ce soit dans l’agriculture ou ailleurs, doivent être intégrées dans des scénarios probabilistes qui peuvent aller soit vers un manque d’eau, soit vers un excédent d’eau.

L’excédent commence d’abord par les inondations, mais l’eau peut ensuite être utilisée. Le véritable enjeu est donc de pouvoir intégrer ces différents scénarios dans la gestion des ressources en eau.

El Niño, des épisodes historiques aux prévisions actuelles

  • Le phénomène a déjà donné lieu à plusieurs épisodes d’une intensité exceptionnelle au cours des dernières décennies. En effet, des épisodes majeurs ont marqué l’histoire climatique récente, notamment ceux de 1982-1983, 1997-1998 et 2015-2016, considérés parmi les plus puissants jamais enregistrés. Celui de 1997-1998 a notamment provoqué d’importantes anomalies de températures et de précipitations à travers le monde. L’épisode actuel s’annonce lui aussi particulièrement intense, avec des effets susceptibles de se faire sentir sur plusieurs mois. Il devrait persister jusqu’en février 2027, selon l'Organisation météorologique mondiale (OMM), avec des risques accrus de chaleurs extrêmes, de sécheresses, d’inondations et de perturbations agricoles. Selon le Climate Impact Lab, les chaleurs associées à cet épisode pourraient entraîner jusqu’à 451.000 décès supplémentaires dans le monde entre juin 2026 et février 2027.

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