SMIG à 5.000 DH : Mode d'emploi en quatre ans
Fin de mois ou fin de dignité ? Moquée pendant la campagne, la promesse d'un SMIG à 5.000 dirhams est pourtant tenable, à une condition : la traiter comme un chantier d'ingénierie économique, pas comme un décret. Plongeon au cœur du «salaire vital», cette norme mondiale qui tente de réconcilier le portefeuille des ménages avec les impératifs des entreprises.

Depuis janvier 2026, le SMIG vaut 17,92 DH de l'heure, soit 3.422,72 DH bruts par mois et environ 3.190 DH nets. Le porter à 5.000 DH représente une hausse de 46%. Dit ainsi, le chiffre donne le vertige, et c'est ainsi qu'il a été raillé lorsque des dirigeants du RNI et du PAM l'ont avancé en campagne. Dit autrement, c'est 10% par an pendant quatre ans, puisque 1,10 à la puissance 4 donne 1,46. Le SMIG a déjà gagné environ 20% entre 2021 et 2026. On demande donc au pays d'aller deux fois et demie plus vite, pas de changer de planète.
Trois faits méritent d'être versés au dossier avant de crier au populisme.
Le premier : l'État-employeur s'applique déjà la règle. Depuis juillet 2025, le salaire minimum net de la fonction publique est de 4.500 DH. Or 5.000 DH bruts dans le privé laissent environ 4.660 DH nets. La promesse revient, à peu de chose près, à aligner le plancher du privé sur celui du public.
Le deuxième : 5.000 DH bruts, c'est le prix d'une vie sobre en ville. J'ai fait le calcul pour un ménage de quatre personnes à Casablanca, enfants à l'école publique : 2.000 DH d'alimentation, 1.700 DH de loyer et de charges, 700 DH de santé et de scolarité, 300 DH de transport. Total : 4.700 DH, sans un dirham de loisir ni d'épargne. C'est une estimation personnelle, en tant qu’enseignant-chercheur, pas une statistique officielle; mais chacun peut la refaire.
Le troisième : la communauté internationale a tranché le débat de principe. En mars 2024, le Conseil d'administration de l'OIT a entériné une définition tripartite du salaire vital, celui qui permet un niveau de vie décent au travailleur et à sa famille. L'accord demande une progression graduelle des salaires minimums vers ce niveau, par le dialogue social, en pesant à la fois les besoins des ménages et les facteurs économiques. C'est exactement le cahier des charges de cette note que je remettrais au ministère des Finances s'il me demandait comment y arriver d'ici 2030.
Ajoutons un ordre de grandeur. 5.000 DH, c'est de l'ordre de 465 euros au cours actuel. En janvier 2026, le salaire minimum brut était de 620 euros en Bulgarie, 654 en Turquie et 795 en Roumanie. Même à l'arrivée, le Maroc resterait nettement sous ses concurrents d'Europe de l'Est et de Turquie.
L'objection sérieuse, et ce qu'elle impose
Un conseiller qui cacherait les mauvaises nouvelles à son ministre ne mériterait pas ses honoraires. Les voici.
En 2025, la CNSS comptait 4,22 millions de salariés déclarés, pour un salaire moyen de 6.149 DH et un salaire médian de 3.363 DH. Selon ces mêmes données, 77% d'entre eux gagnent moins de 5.000 DH. La mesure ne concerne donc pas une frange du salariat : elle touche trois salariés déclarés sur quatre. Près de neuf employeurs affiliés sur dix comptent dix salariés au plus.
Le SMIG pèse déjà 56% du salaire moyen déclaré, un ratio élevé. La productivité du travail n'a progressé que de 0,9% en 2025, selon Bank Al-Maghrib. Enfin, le textile et le câblage automobile vivent de marges minces, et la CGEM conditionne toute hausse à la mise à niveau de ces secteurs. Elle a raison sur le diagnostic.
J'estime le surcoût, à l'arrivée, entre 25 et 35 milliards de DH de salaires bruts par an, soit 10 à 14% de la masse salariale déclarée (243,7 milliards en 2025). C'est un ordre de grandeur statique, construit sur les données publiques de la CNSS. La DEPF et la CNSS, qui disposent des fichiers individuels, doivent l'affiner avant toute décision.
La littérature économique dit où se trouve le vrai danger. Quand la Hongrie a relevé très fortement son salaire minimum au début des années 2000, l'emploi a peu reculé. Les trois quarts du coût ont été payés par les consommateurs et un quart par les propriétaires d'entreprises (Harasztosi et Lindner, American Economic Review, 2019). Les pertes d'emplois se sont concentrées là où l'entreprise ne peut pas ajuster ses prix, c'est-à-dire chez les exportateurs.
La conclusion opérationnelle est nette. Un décret sec échouerait. Une trajectoire annoncée, compensée là où le risque se loge et évaluée chaque année, a fait ses preuves ailleurs. Le problème n'est pas le chiffre, c'est la méthode.
La trajectoire : quatre marches de 10%
Je recommande quatre paliers égaux, chaque 1er juillet, de 2027 à 2030. Le premier laisse le temps de négocier, le dernier tombe plus d'un an avant les législatives attendues en 2031. La cinquième année sert au bilan.
Année 1 (2026-2027) : poser le cadre
Premier acte, dès les cent jours : la commande publique. Une circulaire de la cheffe du gouvernement impose à tout soumissionnaire de respecter la trajectoire salariale, attestation CNSS à l'appui. En contrepartie, les marchés de services à forte main-d'œuvre, gardiennage et nettoyage en tête, intègrent une révision automatique des prix à chaque palier. L'État ne peut pas exiger des salaires décents et acheter au moinsdisant social. Avec 380 milliards de DH d'investissement public programmés en 2026, il est le premier client du pays. L'Écosse procède ainsi : depuis juillet 2023, le salaire vital y conditionne l'accès aux subventions publiques.
Deuxième acte : un Conseil national des salaires. Tripartite, adossé aux données du HCP, de la CNSS et de Bank Al-Maghrib, il publie chaque année deux choses. D'abord un salaire vital de référence par région, calculé selon les principes de l'OIT. Ensuite, une évaluation indépendante du palier précédent. Le modèle est la Low Pay Commission britannique. Londres avait annoncé à l'avance une cible de deux tiers du salaire médian et l'a atteinte en 2024. L'Institute for Fiscal Studies n'a mesuré aucun effet significatif sur l'emploi des quatre hausses de 2016 à 2019.
Troisième acte : le Pacte 5.000. Signé au round social d'avril 2027, il inscrit les quatre paliers et leurs contreparties dans un texte unique. La prévisibilité vaut de l'or pour un chef d'entreprise : il peut réviser ses prix, ses contrats et ses investissements sur quatre ans. Le Portugal a procédé par accords tripartites pluriannuels. Son salaire minimum est passé de 505 euros en 2015 à 920 euros en 2026, avec un cap fixé à 1.020 euros en 2028.
Le premier palier entre en vigueur le 1er juillet 2027.
Année 2 (2028) : compenser et formaliser
L'allègement ciblé. À partir du deuxième palier, l'État prend en charge 8 points de charges patronales sur les salaires proches du SMIG : les allocations familiales (6,40%) et la taxe de formation professionnelle (1,60%). Deux publics y ont droit, les entreprises de dix salariés au plus et les exportateurs des secteurs exposés. La condition est simple : douze mois de déclaration continue à la CNSS. Le dispositif décroît après 2030 et s'éteint en 2033.
À 5.000 DH, l'allègement vaut 400 DH par salarié et par mois. Pour l'employeur bénéficiaire, la hausse du coût du travail passe de 46% à 36% sur quatre ans, soit 8% par an en rythme composé. Le salaire moyen du privé a progressé de 4,9% en 2025, selon Bank Al-Maghrib. L'effort réellement nouveau est donc de trois points par an, à couvrir par les prix, la productivité et les marges.
Le financement. Chaque Dirham de salaire brut supplémentaire rapporte près de 28 centimes de cotisations sociales, parts salariale et patronale réunies. À l'arrivée, j'estime ce surcroît entre 7 et 10 milliards de DH par an, auxquels s'ajoute la TVA sur la consommation nouvelle. L'allègement ciblé peut être calibré sous cette enveloppe. L'État rend aux entreprises fragiles une partie de ce que la hausse rapporte aux caisses. L'arbitrage entre branches de la CNSS reste à instruire par ses actuaires.
Deux pays ont couplé ainsi hausse du plancher et baisse des prélèvements. La Hongrie a signé en 2016 un accord qui relevait le salaire minimum de 15% en 2017, puis de 8% en 2018, en échange d'une baisse de cinq, puis de deux points de la cotisation patronale. Le Mexique a doublé le salaire minimum de sa zone frontalière nord en janvier 2019, tout en y ramenant la TVA de 16% à 8%. La Banque du Mexique a mesuré le résultat : des prix en baisse nette de 1,4% et aucun effet d'ensemble significatif sur l'emploi.
La formalisation. Le premier risque du plan est la fuite vers l'informel. La réponse tient en une carotte et un bâton. La carotte, c'est l'allègement réservé à ceux qui déclarent. Le bâton, c'est le contrôle : en 2025, la CNSS a mené 10.411 missions et régularisé 151.682 salariés. Il faut doubler ce rythme, croiser les fichiers de la CNSS et de la DGI, et généraliser le paiement des salaires par virement.
Année 3 (2029) : monter en gamme
Des contrats de filière. L'allègement n'est pas un chèque en blanc. Chaque fédération exposée signe en contrepartie un plan de montée en gamme : formation, modernisation des ateliers, passage de la sous-traitance au produit fini dans le textile. Un salaire plancher plus haut trie les modèles économiques, et c'est son mérite. L'Allemagne en a fait l'expérience en 2015. Son salaire minimum, introduit à 8,50 euros, concernait 15% des salariés. On lui prédisait jusqu'à 900.000 emplois détruits. L'étude de référence n'en trouve pas trace : les bas salaires ont migré vers des établissements plus grands et plus productifs (Dustmann et al., Quarterly Journal of Economics, 2022). L'étude note aussi la sortie de quelques très petites entreprises. Il faut le dire au ministre : certaines activités qui ne survivent qu'au SMIG actuel devront se regrouper ou changer de métier.

Les donneurs d'ordre. Dans le câblage ou la confection, la marge du sous-traitant marocain se décide chez le donneur d'ordre européen. Le Pacte doit donc prévoir une clause de répercussion des paliers dans les contrats de fourniture. L'argument est prêt. Michelin a fait certifier en 2024 un salaire décent pour ses 132.000 salariés, soit 39.638 euros par an à Paris quand le SMIC français en valait 21.203. Unilever et L'Oréal ont pris des engagements voisins pour leurs fournisseurs à l'horizon 2030. Un groupe qui affiche le salaire vital dans son rapport annuel peut difficilement le refuser à Tanger ou à Kénitra.
Les grilles. Relever le plancher écrase la hiérarchie des salaires. Le chef d'équipe ne doit pas se retrouver au niveau du débutant. La réponse passe par des conventions collectives de branche, renégociées en 2029 avec l'appui du Conseil.
La soupape. Au printemps 2029, le Conseil remet son évaluation à miparcours. Si l'emploi déclaré recule dans une région ou une filière, le palier suivant y est différé de six mois. C'est ici que la différenciation territoriale défendue par l'OIT prend son sens. Le Viêt Nam fixe son salaire minimum par zones : quatre niveaux en 2026, de 3,70 à 5,31 millions de dongs par mois. Les juristes du ministère devront vérifier ce que le Code du travail autorise en la matière.
Année 4 (2030) : atterrir
Le 1er juillet 2030, le SMIG atteint 5.000 DH. Le calendrier a du sens : le Maroc accueille cet été-là la Coupe du monde avec l'Espagne et le Portugal, et la demande intérieure sera soutenue. Nos deux co-organisateurs ont justement fait ce pari. Le salaire minimum espagnol est passé de 735,90 euros en 2018 à 1.221 euros en 2026, soit 66% de hausse, sur fond de records d'affiliation à la Sécurité sociale. Le Portugal a relevé le sien de 82% depuis 2015.
Le cas le plus proche du nôtre reste le Mexique, économie d'assemblage adossée à un grand voisin riche. Hors zone frontalière, son salaire minimum réel a augmenté de 110% entre 2018 et 2024. Une étude de 2025 (CamposVázquez et Chiguil-Rojas) ne trouve pas d'effet négatif significatif sur l'emploi. Sur la même période, près de 13 millions de Mexicains sont sortis de la pauvreté.
Une précision s'impose, par honnêteté. Le Mexique partait d'un salaire minimum égal à 34% du salaire moyen. Le Maroc part déjà de 56% et arriverait, selon mes calculs, entre 60 et 65% en 2030. Nous partons de plus haut. C'est la raison d'être des compensations de l'année 2 et de la soupape de l'année 3, pas une raison de renoncer.
Reste à préparer l'après. Dès 2030, le Conseil propose une règle d'indexation annuelle, fondée sur l'inflation et sur une part des gains de productivité. Le SMIG cesse alors d'être un objet de marchandage électoral. L'allègement s'éteint par tiers jusqu'en 2033.
Ce que chacun y gagne
Le salarié au SMIG à temps plein gagne environ 1.470 DH nets de plus par mois. Pour un ménage qui renonce aujourd'hui à des soins ou cumule un second emploi informel, c'est la différence entre survivre et vivre.
L'entreprise y gagne des clients, car un ménage modeste dépense l'essentiel de son revenu dans le commerce et les services locaux. Elle y gagne aussi de la stabilité : chez Michelin, le taux de départ était monté de 8% à 13% avant la réforme, les bas salaires figurant parmi les motifs. Elle y gagne enfin une concurrence loyale, puisque l'employeur qui déclare n'est plus pénalisé face à celui qui triche, et quatre ans de visibilité.
L'État encaisse davantage de cotisations, d’IR et de TVA, allège à terme la pression sur les aides directes et ajoute un moteur à la croissance, la demande des ménages, à côté de l'investissement.
Le pays remplace le bras de fer annuel par un cap signé. La paix sociale se construit ainsi.
Rien de tout cela n'est automatique. Tout cela est à portée de main, à condition de signer le Pacte, de financer l'allègement et d'accepter l'évaluation. La promesse a été faite devant les électeurs. Les outils existent, les précédents aussi. Ce qui reste à trouver ne figure dans aucun tableur : la volonté. «Capable ou coupable, the choice is all yours».
* Mohamed BOITI est docteur ès Sciences de Gestion, consultant en transition énergétique et décarbonation, et auteur du «Mémorandum Stratégique 2026-2030 pour l’accompagnement du Maroc face au MACF».





