Sahara marocain : «2026 pourrait marquer une avancée politique majeure pour le Maroc»
Alors que les signaux diplomatiques se multiplient autour du dossier du Sahara, entre déclarations américaines, recompositions régionales et mobilisation politique interne au Maroc, la perspective d’un tournant à l’horizon 2026 s’impose dans les cercles diplomatiques. Négociations directes ou médiation indirecte, rapport de force international, crédibilité du projet d’autonomie : la chercheuse Yasmina Asrarguis analyse les dynamiques en cours et les limites structurelles d’un conflit toujours en

Finances News Hebdo : La déclaration récente de Steve Witkoff, évoquant la possibilité d’un accord entre le Maroc et l’Algérie «dans les 60 jours», a marqué les esprits. La deadline étant presque arrivée à son terme, pensez-vous que des négociations sont actuellement menées en sousmain, notamment sous l’impulsion des ÉtatsUnis ?
Yasmina Asrarguis : La fameuse déclaration de Steve Witkoff, affirmant qu’un accord entre le Maroc et l’Algérie pourrait être conclu «dans les 60 jours», a été largement relayée dans la presse américaine comme un signal fort de l’engagement des États-Unis dans ce dossier régional. Witkoff, envoyé spécial de l’administration américaine pour le MoyenOrient et l’Afrique, a indiqué que Washington travaillait activement à une forme de réconciliation entre Rabat et Alger, appelant à un accord dans un délai serré. Cette annonce s’inscrit dans une stratégie américaine de pression diplomatique et de cadrage autour de la marocanité du Sahara et de la normalisation maghrébine. Toutefois, l’absence de réaction officielle d’Alger au plan Witkoff et le démenti implicite du ministre algérien des Affaires étrangères montrent que ces négociations, si elles existent, sont toujours conduites en coulisses et de façon prudente, sous l’impulsion américaine, mais sans concessions publiques formelles côté algérien.
F. N. H. : Peut-on aujourd’hui s’attendre à l’ouverture de négociations directes entre le Maroc et l’Algérie, ou sommes-nous encore dans une phase de médiation indirecte et de cadrage diplomatique ?
Y. A. : Aujourd’hui, nous sommes encore dans une phase de cadrage et de médiation indirecte plutôt que dans un dialogue bilatéral direct pleinement assumé. La rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie remonte à 2021, et même si Washington cherche à ouvrir une fenêtre diplomatique, Alger n’a pas confirmé de négociations officielles directes. Ce contexte suggère que la médiation reste largement orchestrée par des tiers et que le dialogue formel entre Rabat et Alger n’a pas encore pleinement commencé.
F. N. H. : Le contexte géopolitique africain et sahélien, marqué par des recompositions sécuritaires et diplomatiques profondes, joue-t-il en faveur du Maroc dans ce dossier ?
Y. A. : Le Maroc bénéficie aujourd’hui d’un contexte régional marqué par des recompositions diplomatiques et sécuritaires au Sahel et en Afrique de l’Ouest, qui semblent jouer en faveur de sa position géostratégique. Son rôle croissant dans les initiatives économiques, les projets d’intégration régionale - infrastructures, énergie, marchés financiers - et les efforts de sécurité collective renforcent sa stature continentale, tandis que l’isolement croissant de l’Algérie sur certains dossiers pèse sur sa capacité de négociation.
F. N. H. : Pensez-vous que le rapport de force diplomatique est durablement en train de basculer en faveur du Maroc ?
Y. A. : De l’ONU à la Maison Blanche, jusqu’aux couloirs de l’Élysée, on observe une tendance favorable au Maroc en matière de reconnaissance internationale de son plan d’autonomie au Sahara occidental. Cette dynamique est notamment perceptible au Conseil de sécurité, y compris à travers des positions d’abstention prudente de la Russie et de la Chine. Elle confère à Rabat un avantage diplomatique réel, même si un basculement «définitif» dépendra encore de développements concrets sur le terrain et, à terme, de concessions réciproques.
F. N. H. : En parallèle du volet international, le Maroc a engagé une démarche interne inédite, à travers des rencontres entre le Cabinet royal et les partis politiques, invités à élaborer leurs propres visions de l’autonomie. Comment interprétez-vous cette initiative ?
Y. A. : Cette démarche traduit une volonté de consolider un consensus national, voire de réinventer le patriotisme marocain au-delà du seul cadre diplomatique. Elle montre que Rabat cherche à faire de l’autonomie non seulement un instrument de politique étrangère, mais un projet politique structurant à l’échelle nationale, renforçant ainsi sa légitimité dans de futures négociations.
F. N. H. : Cette consultation des partis traduitelle la conviction qu’une phase décisive approche, nécessitant une vision marocaine claire, structurée et partagée de l’autonomie ? Que révèle-t-elle, selon vous, sur la nature du projet d’autonomie envisagé ?
Y. A. : Cette consultation reflète l’anticipation d’une phase plus décisive, où une vision marocaine claire et partagée sera essentielle dans les discussions multilatérales à venir. Elle révèle que le projet d’autonomie est pensé comme un modèle politique cohérent, capable de répondre à des attentes locales et souveraines tout en consolidant les acquis diplomatiques récents.
F. N. H. : Le fait d’impliquer l’ensemble de la classe politique marocaine peut-il renforcer la crédibilité du Maroc à l’international, en montrant que l’autonomie dépasse le seul consensus diplomatique pour devenir un véritable projet national ?
Y. A. : Oui, cette implication renforce clairement la crédibilité internationale du Maroc. Elle montre que l’autonomie ne relève pas uniquement d’une stratégie diplomatique, mais qu’elle s’inscrit dans un projet national porté par une pluralité d’acteurs politiques et sociaux, offrant à Rabat une assise plus solide face à ses partenaires étrangers.
F. N. H. : Malgré l’accélération diplomatique et cette préparation interne, quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui pourraient encore freiner une résolution rapide et durable du conflit ?
Y. A. : Les principaux freins restent la rigidité de certaines positions, la dimension mémorielle et identitaire du conflit, ainsi que les équilibres politiques internes en Algérie. Ces facteurs rendent toute résolution rapide délicate, même dans un contexte diplomatique plus favorable au Maroc.
F. N. H. : L’horizon 2026 est de plus en plus évoqué comme une possible année charnière. S’agitil, selon vous, d’une échéance réaliste pour un tournant politique durable, ou davantage d’un repère diplomatique symbolique ?
Y. A. : L’horizon 2026 fonctionne davantage comme un repère diplomatique structurant que comme une promesse réaliste de résolution. Il correspond à une phase de reconfiguration régionale et à la montée en puissance économique du Maroc, mais doit être compris comme un moment possible de cristallisation politique, non comme une garantie de basculement définitif.
F. N. H. : Enfin, si 2026 ne devait pas être l’année de la «résolution», quelle pourrait en être, a minima, la portée politique ou diplomatique concrète pour le Maroc ?
Y. A. : Même sans accord formel, 2026 pourrait marquer une avancée politique majeure : nouvelles reconnaissances du plan d’autonomie, repositionnement africain plus affirmé, et ancrage du Sahara dans une logique de développement territorial partagé et visible.
F. N. H. : À l’inverse, si un accord ou un cadre politique majeur devait émerger prochainement, peut-on parler d’une résolution définitive du conflit ou plutôt de l’ouverture d’une phase irréversible vers sa clôture ?
Y. A. : Il serait prématuré de parler de résolution définitive. Il s’agirait plutôt d’un tournant irréversible vers une pacification durable, fondée sur un compromis viable - autonomie, représentativité, intégration économique - sans effacer instantanément les tensions symboliques ou mémorielles. Le véritable changement ne sera pas juridique : il sera culturel et générationnel.





