Libéralisation du carburant : Quels impacts ?
La libéralisation totale des prix du pétrole au Maroc entre en vigueur début décembre. Si les distributeurs marocains se disent prêts, il reste que plusieurs défis se posent. Le plus important consiste à mettre en place les mécanismes adéquats de protection du consommateur dans cette nouvelle configuration.
Lundi 16 novembre, les prix de l’essence et du gasoil subissaient une hausse de quelques centimes de la part du ministère des Affaires générales. En réalité, c’est la toute dernière fois que le prix des carburants est fixé par le gouvernement. Car, à partir du 1er décembre, la libéralisation du marché sera totale et les prix à la pompe obéiront aux fluctuations des cours du pétrole.
Il s’agit d’un changement majeur pour l’économie nationale, ses opérateurs, ses industriels et ses consommateurs. Pour bien mesurer les impacts d’un tel bouleversement, et pour préparer au mieux les opérateurs, BMCE Capital Markets a récemment organisé un séminaire à Casablanca, intitulé «Libéralisation des produits pétroliers au Maroc : impact et perspective». Devant un parterre d’opérateurs privés et publics (des représentants des ministères de l’énergie et la Directrice générale de la Caisse de compensation notamment), des spécialistes internationaux du pétrole ont donné les clés pour comprendre l’évolution actuelle du marché des hydrocarbures et les impacts de la libéralisation sur les agents économiques.
Protéger le consommateur
L’un de ces experts, Gilles Darmois, connaît bien ce processus de libéralisation. Et pour cause, il a suivi de près celui qui s’est déroulé en France au milieu des années 80. «Il y a beaucoup d’enseignements à en tirer, qui sont applicables ailleurs», annonce-t-il d’emblée. Selon lui, la libéralisation des prix du pétrole a été rendue nécessaire après les deux chocs pétroliers, qui ont induit une très forte volatilité des prix. «Fixer le prix par l’Etat devenait problématique», résume-t-il. Cette volatilité est encore de mise aujourd’hui, et il est donc préférable pour l’Etat, notamment dans les pays importateurs, de ne plus supporter un tel coût. C’est au consommateur final de payer pour son essence ou pour son gasoil.
Pour autant, précise-t-il, la nécessité de protéger le consommateur doit rester un objectif. «La libéralisation n’est pas toujours gage d’une concurrence vertueuse. Il faut continuer à protéger le consommateur contre les ententes ou le monopole des distributeurs ou des raffineurs», assure Gilles Darmois. A ce titre, il est nécessaire de procéder à une série d’actions réglementaires, principalement en matière de droit de la concurrence, pour prévenir et limiter les effets pervers de la libéralisation, et aussi en matière de stock de sécurité. D’autres outils peuvent s’avérer bien utiles, comme les applications du comparateur de prix qui donnent des indications précises sur les stations les moins chères à proximité.
En outre, Gilles Darmois retient deux leçons de la libéralisation des prix du pétrole en France : d’une part, la concurrence ne fait pas forcément baisser les prix, contrairement à une idée assez largement répandue. D’autre part, le secteur du transport peut payer très cher sa dépendance au pétrole. A ce niveau, le recours à des instruments de couverture s’avère plus que nécessaire.
G. Darmois rapporte aussi que suite à la libéralisation des produits pétroliers en France, les compagnies pétrolières ont consenti de nombreux investissements pour s’adapter à la nouvelle donne et ont adopté de nouvelles stratégies pour se différencier. La plus utilisée consiste à commercialiser des carburants de marque et développer en parallèle des stations-service discount. «Le carburant de meilleur qualité s’est avéré une stratégie très rentable en France. Il permet de maintenir son moteur propre, de rouler plus longtemps avec les mêmes volumes. Il a été plébiscité par les associations d’automobilistes», fait savoir ce professeur à l’Institut français du pétrole. «La libéralisation entraîne des bouleversements importants, et nécessite une réflexion stratégique pour que cela fonctionne», conclut-il.
Les distributeurs sont prêts
Présent dans la salle, Adil Ziady, président du Groupement des pétroliers du Maroc, a pris la parole pour rassurer tout le monde sur l’après-1er décembre. Son message est sans équivoque : cette libéralisation ne se fait pas dans l’improvisation. «Le Maroc a une stratégie claire, enclenchée depuis longtemps, affirme-t-il. Il y eut d’abord la décompensation, puis des investissements importants de la part des distributeurs pour connecter leur réseau de stations-service au siège, mettre en place une gestion fluide avec les gérants, installer des totems, etc.».
Des espaces de stockage suffisants ont été mis en place. Par ailleurs, la panoplie de services a été considérablement élargie tandis que les emplois, contrairement à la France, seront préservés. Ziady ne s’inquiète pas outre mesure de l’absence de raffineur au niveau national, faisant référence aux graves déboires de la Samir : «importer du brut ou du raffiné, c’est pareil !», souligne-t-il. Il se félicite enfin du niveau de stockage actuel: «un jaugeage inopiné vient d’être réalisé. Le stock en carburant dépasse les 30 jours, ce qui est exceptionnel. Nous n’avons jamais eu un tel niveau de stock depuis 30 ans».
La libéralisation des prix du pétrole au Maroc intervient au moment où les cours du Brent sont à des niveaux très bas. Et à en croire Francis Perrin, président de Stratégies et politiques énergétiques, rédacteur en chef de la lettre OAG Africa, l’année 2016 ne devrait pas être une bonne année pour les pays producteurs de pétrole. D’une part, parce que l’Iran revient sur le marché international suite à la levée des sanctions, ce qui est de nature à augmenter l’offre, et d’autre part, il est quasi certain que la réunion des pays de l’OPEP, programmée début décembre, ne débouchera pas sur une réduction de la production. Ce qui laisse une année de répit pour le consommateur marocain, avant que les prix ne remontent probablement en 2017.
A. Elkadiri





