Lecture, cognition et formation de l’esprit : enjeux psychologiques et sociologiques pour l’éducation marocaine

Dans de nombreux discours, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, a rappelé que l’éducation constitue le socle du progrès, de la justice sociale et de l’élévation de la nation marocaine. Il y exprime, avec constance, que la réforme de l’école n’est pas seulement un impératif institutionnel, mais un projet civilisationnel, touchant à la dignité du citoyen, à l’avenir de la jeunesse et à la prospérité collective. C’est dans cette perspective que s’inscrit la réflexion sur la place de la lecture dans la formation psychologique, cognitive et culturelle de l’enfant marocain. À l’heure où les écrans et les contenus audiovisuels occupent une place croissante dans la vie des jeunes, interroger la lecture revient à interroger la qualité de la pensée, la profondeur des apprentissages et la capacité de l’école marocaine à former des esprits autonomes, critiques et empathiques.
I- La lecture comme architecture cognitive : fondements psychologiques d’un apprentissage actif
La lecture, depuis les travaux fondateurs de Lev Vygotski, n’est pas un simple décodage mécanique du langage, elle constitue un instrument d’édification mentale. Vygotski affirmait que chaque mot ouvre un univers, soulignant que lire consiste à reconstruire le réel, à l’ordonner, à lui donner sens.
Pour Jerome Bruner, cette activité s’inscrit dans le mode narratif de la pensée, celui par lequel l’enfant construit des structures de compréhension du monde. Les recherches contemporaines de Stanislas Dehaene en neuroéducation ont confirmé cette richesse cognitive. Lire sollicite simultanément la mémoire de travail, l’attention, le raisonnement, l’anticipation, la capacité d’inférence et l’imagerie mentale.
La lecture est donc un laboratoire où se construisent les circuits cognitifs essentiels à tous les apprentissages. Chez l’enfant, ces processus sont déterminants :
*/ ils renforcent la concentration; */ améliorent les capacités mnésiques; */ développent le contrôle de l’attention; */ nourrissent la créativité et l’imagination; */ stimulent la plasticité neuronale. Or, au Maroc, les évaluations nationales et internationales soulignent une maîtrise insuffisante de la lecture dès le primaire. Cette problématique n’est pas seulement pédagogique, elle est structurellement cognitive. Un enfant qui lit peu manque des fondations mentales qui conditionnent l’ensemble de ses futurs apprentissages, qu’ils soient littéraires, scientifiques ou même sociaux.
II- Lire pour devenir sujet : dimensions sociologiques et culturelles d’un acte fondateur
La sociologie de Pierre Bourdieu a démontré que la lecture est un héritage, le vecteur privilégié du capital culturel. Lire, c’est acquérir des mots, donc des outils de compréhension, d'adaptation et de transformation du monde.
La lecture permet l’appropriation de l’univers symbolique qui fonde l’autonomie intellectuelle. Dans le contexte marocain, cet héritage se heurte à plusieurs réalités :
*/ un accès inégal au livre dans les familles; */ la domination d’une culture numérique rapide et fragmentée; */ des pratiques pédagogiques encore centrées sur la mémorisation mécanique; */ une représentation de la lecture perçue comme obligation scolaire plutôt que comme activité culturelle. Edgar Morin, dans sa réflexion sur l’éducation du futur, insiste sur la nécessité de former des esprits capables de complexité. La lecture, en exposant l’enfant à des perspectives multiples, en l’habituant à la nuance, à la contradiction, devient un levier essentiel de cette complexité cognitive. À l’opposé, la vidéo impose un contenu déjà interprété, déjà rythmé, déjà imagé. Sherry Turkle parle d’une culture de la surface, où l’enfant consomme mais ne construit pas. La pensée se fragmente, s’accélère, perd en profondeur. Dans une société marocaine où les pratiques familiales et sociales s’orientent de plus en plus vers les écrans, la lecture apparaît comme un antidote, une résistance culturelle à la superficialité cognitive.
III- Lire pour comprendre l’autre : l’empathie comme compétence éducative et citoyenne
Les travaux de Martha Nussbaum, Keith Oatley et Raymond Mar démontrent que la lecture de fiction développe l’empathie. Lire, c’est s’identifier, se projeter, ressentir. L’enfant apprend à percevoir les émotions d’autrui, à comprendre les motivations cachées, les dilemmes, la fragilité humaine. Cette capacité empathique est essentielle dans le Maroc contemporain, marqué par des tensions sociales, territoriales, générationnelles et linguistiques. La lecture devient un outil d’unité, de dialogue et de compréhension mutuelle. Maria Montessori voyait dans l’éducation un projet de paix. Pour elle, la lecture, parce qu’elle ouvre à l’intériorité d’autrui, est un instrument fondamental de cette éducation pacificatrice. À travers les histoires, l’enfant apprend à coopérer, à dialoguer, à faire preuve de tolérance. La vidéo, quant à elle, impose une émotion visible et immédiate. Elle laisse peu d’espace à l’interprétation personnelle. Là où le texte suggère, l’image impose. L’empathie naît précisément de ces zones d’ombre laissées par le texte, que l’enfant remplit avec son propre vécu, ses propres représentations.
IV- La lecture comme moteur d’égalité : enjeux éducatifs et défis marocains
L’école marocaine fait aujourd’hui face à des défis profonds :
- hétérogénéité linguistique; - classes parfois surchargées; - manque d’infrastructures culturelles (bibliothèques, médiathèques); - formation parfois insuffisante des enseignants à la pédagogie active de la lecture; - pression sociale croissante vers le numérique. Philippe Meirieu, l’un des grands pédagogues contemporains, insiste sur le rôle de la classe comme communauté interprétative. Lire doit être un acte partagé, discuté, argumenté. Sans cela, l’enfant reste dans une lecture mécanique, incapable de passer à la compréhension critique. Pour répondre aux défis marocains, la lecture doit devenir un projet national articulé autour de trois piliers : 1/ Psychologique : développer l’attention, la mémoire, la concentration. 2/ Éducatif : enseigner la lecture comme processus d’interprétation et non seulement de déchiffrage. 3/ Culturel : créer une véritable culture du livre à l’école, à la maison et dans la société.
V- Pour une éducation marocaine de la pensée : la lecture comme horizon culturel
Le Maroc vit une transformation rapide de ses usages numériques. Les enfants disposent d’un accès inédit à l’information, mais paradoxalement, la profondeur de la pensée s’amenuise. Lire rétablit la lenteur, la réflexion, l’intériorité. Elle permet ce que le philosophe français, Paul Ricoeur, nomme le temps long de la compréhension. Pour le sociologue français Bernard Lahire, la lecture construit l’homme pluriel, capable de naviguer entre différentes identités, langues et cultures. Cette compétence est particulièrement précieuse dans un pays aussi riche et diversifié que le Maroc. Faire de la lecture le cœur du projet éducatif marocain, c’est offrir à chaque enfant, qu’il vive en zone urbaine ou rurale, qu’il étudie en arabe, en amazigh ou en français, un outil universel, égalitaire et profondément humanisant. Conclusion La lecture n’est pas seulement un apprentissage scolaire, c’est une construction de soi. Elle mobilise intensément le cerveau, développe la mémoire et l’attention, cultive l’empathie, nourrit l’imagination et forme le jugement critique. La vidéo, en comparaison, demeure une activité largement passive, elle montre là où le texte fait penser. Si le Maroc veut donner vie à la vision royale d’une éducation porteuse d’équité, d’élévation et de progrès, il doit placer la lecture au centre de son projet éducatif : dans la classe, dans la famille, dans la société. Car lire, c’est libérer la pensée, et libérer la pensée, c’est construire l’avenir.
Par Fouad Boujbir, chercheur en sciences du management et de l'économie, spécialiste des politiques publiques.





