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Finance participative : pourquoi le grand décollage se fait toujours attendre

Près d'une décennie après son lancement, la finance participative reste en deçà des attentes initiales. Pourquoi le grand décollage tarde-t-il ? Concentration sur la Mourabaha, financement des entreprises encore limité, besoin de nouveaux relais de croissance… Ahmed Tahiri Jouti, expert en finance durable, finance participative et technologies financières, livre son diagnostic sur les défis et les perspectives du secteur. Propos recueillis par M. A. L.

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 5 Juin 2026 à 18:00
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Finance participative : pourquoi le grand décollage se fait toujours attendre

Finances News Hebdo : Près de dix ans après son lancement, pourquoi la finance participative n'a-t-elle pas encore atteint la taille que beaucoup anticipaient au Maroc ?

Dr. Ahmed Tahiri Jouti : Effectivement, les résultats enregistrés par la finance participative restent en deçà des projections formulées avant son lancement. À l’époque, certaines estimations tablaient sur une part de marché d’environ 5% après cinq ans d’activité, puis entre 8 et 10% à l’horizon de dix ans. Or, en 2026, la finance participative représente environ 3% des financements bancaires, tandis que sa part dans les dépôts demeure proche de 1%. Plusieurs facteurs expliquent cet écart. D’abord, des éléments conjoncturels ont pesé sur le développement du secteur. La crise sanitaire liée au Covid19 a provoqué un ralentissement important de l’activité économique durant près de deux ans, affectant naturellement la croissance des banques participatives.

D’autres événements internationaux ont également contribué à entretenir un climat d’incertitude. Mais les principales explications sont surtout d’ordre structurel. L’expérience marocaine a montré que le développement de la finance participative ne repose pas uniquement sur la mise en place de produits bancaires. Il nécessite la construction d’un véritable écosystème impliquant l’ensemble des parties prenantes. Le cas du financement immobilier en est l’illustration la plus aboutie. Son développement a exigé un important travail d’adaptation réglementaire et fiscale, mais aussi de sensibilisation des clients, des notaires, des promoteurs immobiliers et des différentes administrations concernées. Aujourd’hui, ce segment constitue une réussite. La finance participative représente près de 10% du marché du crédit immobilier, un niveau conforme aux prévisions initiales. En revanche, cette dynamique n’a pas encore été reproduite dans d’autres secteurs.

Dans l’automobile, par exemple, les établissements participatifs se heurtent à des acteurs déjà solidement implantés et à des partenariats historiques entre organismes de financement et concessionnaires. Du côté des entreprises, le déploiement des solutions participatives demeure progressif. Certaines banques ont commencé à développer cette activité, tandis que d’autres privilégient encore une approche prudente afin de consolider leur modèle économique. Le rythme de développement a également été freiné par les délais nécessaires à la validation et à la certification de certains produits, ainsi que par le temps requis pour leur intégration dans les stratégies commerciales des établissements.

Par ailleurs, plusieurs segments de clientèle restent encore peu adressés, notamment les clientèles patrimoniales et institutionnelles, qui pourraient constituer d’importants relais de croissance dans les prochaines années. Enfin, le retard observé sur les dépôts s’explique en partie par la taille encore limitée du réseau bancaire participatif. Les banques participatives disposent d’un maillage territorial beaucoup moins dense que celui des banques conventionnelles, ce qui réduit mécaniquement leurs capacités de collecte. Les canaux digitaux, bien qu’en développement, n’offrent pas encore d’avantage compétitif suffisamment marqué pour compenser cet écart. Au final, le retard par rapport aux prévisions initiales ne traduit pas un manque d’intérêt pour la finance participative, mais plutôt la complexité de construire des écosystèmes complets dans un environnement bancaire déjà mature et fortement concurrentiel.

 

F. N. H. : Pourquoi plus de 80% des financements participatifs restent concentrés sur la Mourabaha immobilière ?

A. T. J. : La forte concentration de la finance participative autour de la Mourabaha immobilière s'explique par plusieurs facteurs. Le premier est le fait que l'écosystème du financement immobilier participatif est aujourd'hui bien déployé et fonctionne très bien. Il ne s'agit donc pas de ralentir cette dynamique pour réduire son poids dans les encours, mais plutôt de maintenir cette croissance tout en développant d'autres écosystèmes de financement, notamment pour les entreprises, les institutionnels ou encore les grandes entreprises, même si la capitalisation des banques participatives demeure relativement limitée. Le deuxième facteur tient à la forte demande de la population pour le financement immobilier participatif. Près d'un Marocain sur deux qui finance une acquisition immobilière dans le cadre de la finance participative le fait via la Mourabaha. Cette demande soutenue explique le maintien de cette dynamique. Le troisième élément réside dans le fait que certains segments n'ont pas encore été pleinement investis. Certaines banques ne se positionnent pas encore de manière significative sur d'autres marchés, ce qui contribue au maintien de cette concentration. Toutefois, celle-ci tend progressivement à diminuer. En 2017 et 2018, la Mourabaha immobilière représentait plus de 92% des financements participatifs.

Aujourd'hui, cette proportion se situe autour de 82 à 83%. Cette dilution reste graduelle, car la mise en place de nouveaux écosystèmes et de nouvelles formules de financement nécessite du temps. Des contraintes de capitalisation entrent également en jeu. Les banques participatives ne disposent pas toujours des fonds propres nécessaires pour se positionner davantage sur le financement des grandes entreprises. Ces différents facteurs expliquent que le secteur reste encore fortement concentré sur la Mourabaha immobilière, même si cette concentration est moins marquée qu'au début des années 2020.

 

F. N. H. : Pourquoi les produits pourtant emblématiques de la finance participative, comme la Moucharaka, la Moudaraba ou la Salam peinent-ils encore à trouver leur place dans le financement des entreprises marocaines ?

A. T. J. : Pour répondre à cette question, il faut distinguer chaque formule de financement. S'agissant de la Salam, une ou deux banques l'ont déjà lancée avec des résultats jugés satisfaisants, contrairement à d'autres établissements qui ne l'ont pas encore déployée. Cette situation s'explique notamment par le fait que toutes les banques participatives ne se sont pas orientées vers le financement des entreprises. L'absence de développement plus large de la Salam reflète donc davantage un positionnement stratégique qu'une faiblesse intrinsèque du produit. Pour les établissements qui l'ont adoptée, elle permet de générer des encours significatifs, malgré les risques qu'elle implique. Concernant la Moucharaka et la Moudaraba, leur faible développement ne constitue pas une spécificité marocaine. Même dans les marchés les plus avancés en matière de finance participative, comme la Malaisie, ces deux formules ne représentent qu'une part limitée des encours financiers, de l'ordre de 3%. Ces produits demeurent des solutions de financement relativement spécifiques, mobilisées dans des situations particulières pour accompagner certaines entreprises. En pratique, de nombreux entrepreneurs privilégient des formules offrant un coût de financement fixe et prévisible. À l'inverse, la Moucharaka implique un partage des profits, ce qui peut réduire son attractivité auprès de certains opérateurs économiques. Ainsi, les limites observées ne proviennent pas uniquement de l'offre bancaire. Elles tiennent également aux préférences des entreprises elles-mêmes, qui privilégient souvent des mécanismes de financement plus classiques et offrant davantage de visibilité sur leur coût. Même lorsqu'elles sont déployées, la Moucharaka et la Moudaraba devraient donc rester concentrées sur certains segments et certaines opérations spécifiques. Leur développement est appelé à progresser, mais sans nécessairement atteindre les volumes observés sur des produits comme la Mourabaha immobilière.

 

F. N. H. : Quels sont, selon vous, les principaux leviers qui permettraient à la finance participative de franchir un nouveau cap au Maroc dans les prochaines années ?

A. T. J. : La responsabilité du développement de la finance participative est partagée entre les autorités financières et les acteurs du secteur. Du côté des autorités,

l'un des principaux freins réside dans l'absence d'un écosystème financier participatif pleinement intégré. Si plusieurs composantes ont été mises en place au fil des années, leur déploiement s'est effectué progressivement et à un rythme relativement lent. Parmi les chantiers encore à développer, figure notamment la mise en place d'un marché interbancaire participatif permettant aux banques de lever des fonds entre elles à travers des mécanismes conformes aux avis du Conseil supérieur des Oulémas. Aujourd'hui, les établissements participatifs continuent de dépendre principalement de leurs maisons-mères pour leurs besoins de refinancement. Le développement d'un véritable marché des capitaux participatif constitue également une priorité. Les émissions de sukuk pourraient offrir aux banques participatives une source supplémentaire de financement et de refinancement. Le cadre réglementaire existe, mais son appropriation par les acteurs nécessite encore des incitations et une dynamique de marché suffisante.

D'autres leviers demeurent également à renforcer, notamment les produits d'investissement participatifs susceptibles de drainer davantage de dépôts et de soutenir le développement du secteur. Plusieurs projets sont engagés, mais leur concrétisation demande encore du temps. Au final, l'enjeu pour les autorités consiste à achever la construction d'un écosystème participatif complet permettant à l'industrie d'évoluer dans des conditions pleinement compétitives. Du côté des banques participatives, la situation est différente. La plupart des acteurs ont désormais atteint un premier seuil de rentabilité. Le défi réside davantage dans les orientations stratégiques retenues par leurs actionnaires et maisons-mères. Alors que les banques participatives ont besoin de stratégies de développement et d'expansion pour exploiter leur potentiel de croissance, les groupes bancaires auxquels elles appartiennent privilégient souvent des logiques de stabilisation, de maîtrise des coûts et de limitation des risques. Cette divergence peut freiner la dynamique de développement du secteur. L'enjeu consiste donc à permettre aux banques participatives de poursuivre leur propre trajectoire de croissance, en tenant compte de la spécificité de leur marché et de leur potentiel de développement. Dans un contexte où la demande existe encore et où certains segments restent insuffisamment exploités, elles pourraient constituer à terme un véritable relais de croissance pour leurs groupes bancaires respectifs. 

 

 

 

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