Energies renouvelables : «Le Maroc peut alimenter l'Europe en électricité»
Pionnier de la batterie lithium-ion, le chercheur marocain Rachid Yazami refuse les discours convenus. Pour lui, le Maroc ne deviendra pas un géant mondial des batteries face à la Chine, malgré ses ambitions industrielles. En revanche, le Royaume dispose d'un avantage stratégique bien plus déterminant : un potentiel solaire capable d'en faire un futur exportateur d'énergie vers l'Europe. Entretien. Propos recueillis par Z. A.

Finances News Hebdo : Vous êtes considéré comme l'un des pionniers de la batterie lithium-ion moderne. Votre invention a-t-elle été immédiatement reconnue comme révolutionnaire, ou a-t-il fallu du temps pour que l'industrie comprenne son impact ?
Rachid Yazami : Nous avons eu besoin de plus de 12 ans entre la découverte des composants de la batterie lithium-ion et sa commercialisation. Cette dernière se divise en deux composants essentiels. En premier lieu, la cathode, qui représente le pôle positif de la batterie, à base d’oxyde de cobalt et de lithium découverte par mon ami américain John Goodenough, professeur à Oxford. En 1979, je venais de commencer mon doctorat à Grenoble, j’ai découvert le pôle négatif (l’anode), à base de graphite. La même année, nous connaissions déjà les deux composants essentiels d'une batterie rechargeable au lithium. Ce n’est qu’en 1990 que la batterie a été commercialisée par Sony au Japon. Entre la découverte et la commercialisation, il s’est passé 11 ans.
F. N. H. : À quel moment avez-vous su que le lithiumion changerait tout ?
R. Y. : Si vous lisez une partie de ma thèse de doctorat, que j'ai soutenue en 1985, je mentionnais que la batterie lithium-ion allait révolutionner le transport électrique, la voiture électrique, etc. Nous avions déjà cette vision en tête. Vers 1975/1976, le monde vivait une crise de pétrole après la guerre des Six jours (été 1967). Des queues interminables se formaient dans les pompes à essence, partout dans le monde. À cette époque, nous savions qu’il fallait trouver un système alternatif aux voitures thermiques. Cela a pu propulser la recherche universitaire et industrielle dans le domaine des batteries, pour que le cœur de la voiture électrique, la batterie, soit étudié. Ma thèse a été préparée dans ce contexte.
F. N. H. : La demande mondiale de batteries lithium sera-t-elle multipliée par combien d'ici 2030 ?
R. Y. : Nous avons enregistré une progression annuelle du marché d'environ plus ou moins 20%. En 2025, nous avons atteint plus de 2.500 gigawattheures (GWh). En 2030, nous prévoyons d’arriver à 4 terawattheures (TWh). Le Maroc, avec sa gigafactory, ne commencera à produire que 20 gigawattheures, cela permet de relativiser.
F. N. H. : Justement, le Maroc pourrait-il devenir un producteur majeur de batteries lithium, ou est-ce une utopie ?
R. Y. : C'est clairement une utopie. Le Maroc peut devenir un producteur majeur de batteries lithium localement, peut-être même au niveau africain ou au Moyen-Orient, mais pas à l’international. Dans les faits, les Chinois détiennent actuellement plus de 65% du marché mondial. Nous ne devons pas tomber dans le piège de l'hyper nationalisme. Moi je suis Marocain, j'aime mon pays, mais je suis très réaliste. Si nous produisons dans le Royaume 20 gigawattheures, la production en 2026 sera autour de 2,6 terawattheures. Le gap entre le Royaume et l’international est énorme. Ce que je vous dis pourra ne pas plaire aux politiciens qui ont comme argument que cette production de lithium va créer de l’emploi, etc. Mais moi, je suis un chercheur, un ingénieur. Je me rends aux congrès, je suis ce qui se passe dans le monde. J’en suis convaincu, le Maroc ne jouera pas un rôle pivot dans le domaine des batteries au lithium à l'échelle mondiale. À l’échelle locale, nous avons deux entreprises marocaines qui produisent des voitures électriques. Il se peut que les batteries fabriquées au Maroc soient intégrées dans les voitures de Renault et Stellantis. Mais rien n’est sûr. Ces entreprises sont libres de prendre leurs batteries où elles veulent. Cela dépendra essentiellement de la qualité des batteries produites au Maroc et de leur coût.
F. N. H. : Les bouleversements mondiaux en termes d'énergie pourraient-ils être bénéfiques au Maroc ?
R. Y. : Oui, bien sûr, mais pas seulement par rapport à la production de batteries. Nous avons comme atout d’avoir des énergies inépuisables, celles du soleil et du vent, et d’autres ressources naturelles. Le Maroc est une mine d’or. Si nous durables, propres, si nous prenons par exemple quelques milliers d’hectares dans le sud du Maroc et que nous y installons des panneaux solaires, nous pourrons alimenter toute l’Europe en électricité. Dans ce cas, nous ne parlons plus de terawattheure de production annuelle, mais de gigawatts, c’est-à-dire la puissance que nous allons produire. Chaque année, nous pourrons exporter plusieurs térawattheures à l’Europe.
F. N. H. : Que pourrait faire le Maroc pour attirer des scientifiques marocains de haut niveau, y compris vousmêmes ?
R. Y. : Pour arriver à un retour des cerveaux, il faudrait que l’offre que fait le pays à ces personnes soit au moins équivalente à ce qu’ils ont. Il faudrait s’aligner. L'intégration, c'est l'obstacle invisible. On a beau être Marocain, on ne rentre pas automatiquement dans une société dont nous ne connaissons pas forcément le rythme. Hier, j’étais avec une personne brillante dans le domaine des finances. Pour elle, son expérience au Maroc a été catastrophique, alors qu’elle a vécu longtemps en Europe. Ce n’est pas facile parce que la façon de travailler n’est pas la même. Les compétences marocaines établies à l'étranger gagneraient à bénéficier d'incitations, notamment fiscales, afin d'encourager leur retour. Mais ces avantages, à eux seuls, ne suffisent pas. Un MRE qui choisit de rentrer apporte également son expertise, son expérience et son savoir-faire. Pour franchir ce pas, il doit pouvoir compter sur un environnement favorable et des garanties suffisantes. A défaut, il hésitera à remettre en question son parcours, la stabilité de sa famille et le niveau de vie qu'il a construit à l'étranger.
F. N. H. : N’avez-vous pas l'impression que le Royaume est en train de devenir une sorte de rêve. Et que beaucoup de MRE reviennent ?
R. Y. : Oui bien sûr. Beaucoup reviennent puisqu’il y a une crise en Europe, notamment en France et en Allemagne. Ils ne reviennent pas forcément pour des investissements industriels, ils amènent avec eux de l’argent. Avec cela, ils vont bâtir un immeuble, se concentrer sur l’immobilier. Malheureusement, ce n’est aucunement productif puisque ça ne crée que très peu d’emplois. Personnellement, je suis revenu avec un projet. Mais je ne suis pas aidé. J’ai eu beaucoup de choses à faire, comme payer des patentes, des brevets, etc. Mon seul souhait, c’est de rencontrer des personnes qui ont envie d’aider, et qui ne me mettent pas des bâtons dans les roues. Le gouvernement marocain fait beaucoup d'efforts actuellement. Une vraie volonté est là. Par exemple, j’ai appris, par ailleurs, que si j’investis dans une entreprise avec des devises, je pourrais récupérer le bénéfice des résultats de l'entreprise en tant que devise, ce qui est une bonne nouvelle.





