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Education financière: «L’illettrisme financier peut freiner les ménages qui veulent entreprendre»

L’éducation financière est importante pour l’inclusion financière, de la même façon que l’éducation en général l’est pour le progrès d’un pays. Une prise de conscience est nécessaire pour développer la culture financière. Entretien avec Sofiane Gadrim, directeur des nouvelles technologies (CTO) et co-fondateur d’Atela. Propos recueillis par Ibtissam Z.

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 31 Décembre 2022 à 18:00
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Education financière: «L’illettrisme financier peut freiner les ménages qui veulent entreprendre»

Finances News Hebdo : Quelle importance revêt l’éducation financière dans le progrès économique et humain du pays ? 

Sofiane Gadrim : Tout d’abord, j’aimerais commencer par rappeler ce qu’est l’éducation financière. L’éducation financière est le processus par lequel une personne améliore ses connaissances sur les produits, les concepts et les risques financiers. Le consommateur développe cela par le moyen d’informations, d’enseignements et de conseils. Ceux-ci permettent d’acquérir des compétences et la confiance nécessaire pour améliorer son bien-être financier, être sensibilisé aux risques et aux opportunités en matière financière et, par conséquent, faire des choix pertinents concernant sa vie bancaire et financière. Il faut savoir que cette notion d’éducation financière englobe toute la population, le but de ce concept étant de permettre la compréhension par chacun, quel que soit le monde économique et financier dans lequel il vit. Le fait de ne pas bénéficier de l’outil financier de base qu’est le compte bancaire, marginalise significativement de la vie sociale. Cela étant posé, analysons maintenant l’importance de cette éducation financière dans notre paysage. On dit que les marchés des capitaux reflètent l'état de l’économie d’un pays. Sur le même registre, on peut donc dire que la culture financière est un indicateur important de l’état des marchés des capitaux. Ainsi, on voit une relation d’association plutôt forte entre l’éducation financière et le progrès économique et humain d’un pays. L’éducation financière est importante pour l’inclusion financière, de la même façon que l’éducation en général l’est pour le progrès d’un pays.

 

F.N.H. : Quelles influences sur les décisions financières des citoyens marocains, notamment en termes d’épargne, création d’entreprise et planification ?

S. G. : L’impact de l’éducation financière sur le corps social est conséquent. Les personnes éduquées peuvent plus facilement gérer leur capital où leur épargne, ce qui contribue à améliorer l’épargne publique, anticiper financièrement les situations imprévues, être au fait de leur droit et possibilités qu’offrent certains outils de notre économie. L’illettrisme financier peut aussi freiner les ménages qui veulent entreprendre. Il est évident que la réussite d’un entrepreneur passe par une bonne gestion de ses finances. Il doit disposer de connaissances de base comme la budgétisation, la planification, être à l’aise avec les chiffres de son entreprise. Des entrepreneurs plus aguerris sur ces questions, c’est plus de sociétés qui perdurent et donc un tissu économique qui s’élargit et qui prend en qualité. La diminution des risques d’exclusion financière permet aussi de renforcer l’intégration des plus défavorisés au système. De plus, l’économie ne pourra que mieux se porter si les comportements clairvoyants en matière d’épargne et de gestion financière sont inculqués. N’oublions pas que pour décider, il faut le savoir. Être informé des options disponibles avec les avantages et les inconvénients qui y sont associés. Connaître également les réglementations en vigueur qui visent principalement la protection des investisseurs et des consommateurs.

 

F.N.H. : Selon une enquête Findex conduite au Maroc en 2021, plus de 40% des adultes non bancarisés ne sont pas en mesure d'utiliser, sans aide, un compte auprès d'une institution financière. Quel commentaire faites-vous sur ce constat ?

S. G. : Cette enquête montre effectivement que la barrière principale à l’entrée est l’éducation financière. C’est une barrière à l’inclusion financière qui est un défi majeur pour la plupart des pays émergents. Une partie de ces gens non bancarisés pense par manque de culture financière et d’informations parfois qu’il est plus sûr de disposer de leur argent sous forme liquide plutôt qu’auprès d’une banque. Le manque d’éducation implique la méfiance. Il faut sensibiliser sur le fait que détenir de l’argent liquide n’est pas toujours la solution la plus sécurisante. Il se peut que l’on se le fasse voler, il est difficile d’avoir une gestion transparente de notre capital. Une banque, elle, est régulée, il y a une surveillance qui s’exerce sur elle. Le consommateur est protégé par ces régulations et, surtout, il doit savoir que son dépôt est garanti par l’Etat. On en revient sur la question de la connaissance des droits dont bénéficie le consommateur; il se doit d’être au courant de cela. Cette méconnaissance de ses droits peut donner lieu à des situations surprenantes. J’aimerais me permettre une anecdote que j’ai vécue la semaine dernière dans une banque. Un homme qui avait effectué son premier dépôt de liquide auprès de cette banque était revenu à l’agence le lendemain dans un état anxiogène pour s’assurer si son dépôt était toujours là. Tout ceci engendre de l’anxiété et une perte de temps, alors que tous les outils existent pour éviter ce genre de tracas. Aujourd’hui, nos institutions bancaires disposent d’applications et de logiciels permettant de suivre en un clic notre épargne. Malheureusement, il existe encore des personnes n’utilisant pas ou n’étant pas à l’aise avec ces outils. Peut-être qu’un travail reste encore à faire sur la conception de ces applications, les rendre plus accessibles à des populations peu éduquées, en travaillant mieux sur le parcours utilisateur en vue de le rendre plus ludique.

 

F.N.H. : Comment évaluez-vous l’engagement des régulateurs et des pouvoirs publics en matière d’éducation financière au Maroc ? Est-ce suffisant ?

S. G. : Le Maroc a mis en place de belles initiatives en matière d’éducation financière depuis le début des années 2000. La Fondation marocaine pour l’éducation financière (FMEF) a été mise en place en 2013 à l’initiative de Bank Al-Maghrib. Cette structure vise à regrouper l’ensemble des acteurs dans les actions d’éducation financière pour piloter la stratégie nationale en la matière, qui aboutit à des opérations adaptées aux différentes cibles concernées. Les objectifs de la FMEF couvrent l’ensemble des étapes nécessaires à l’émergence d’une culture financière saine, à savoir concevoir, initier, sensibiliser et promouvoir l’éducation financière. L’engagement est donc très fort, les initiatives, le cadre et la volonté sont là. Il manque peut-être des indicateurs quantitatifs de réussite de ces initiatives. Cela permettrait de connaître le retour sur investissement de ces actions initiées. En attendant, je pense qu’on peut aller plus loin, en poussant davantage les fintech qui œuvrent, ne l’oublions pas, à l’émergence de nouvelles pratiques financières et économiques. Les aider concrètement dans le dernier kilomètre, les aiguiller et les supporter en les informant au mieux des initiatives prises par les pouvoirs publics. Nous savons par exemple qu’il y a un sandbox lancé par Bank Al-Maghrib pour aider les fintech à éprouver leur concept. Mais rares sont ceux qui sont au courant de cela, ni comment ça s’utilise, quel est le processus d’adhésion à ce sandbox et quelles sont les limites et contraintes de celui-ci. Il y a un terreau favorable à l’essor d’une nouvelle vague de dynamismes dans notre économie; cependant, il subsiste quelques incomplétudes à régler. Les fintech sont un vrai levier à l’éducation financière. Ces start-up utilisent les dernières technologies pour faciliter les usages, créer des applications utiles à la population qui permettront une meilleure inclusion financière. Les fintech effectuent un travail à plusieurs niveaux  : au niveau technologique et au niveau expérience utilisateur. Elles peuvent donc être d’une aide précieuse pour l’amélioration de nos pratiques en matière financière au quotidien.

 

F.N.H. : Comment peut-on promouvoir la culture financière auprès des jeunes et des moins jeunes ? Quel est le plus grand défi à relever dans ce sens ?

S. G. : Je pense qu’il y a déjà autant d’initiatives qui sont à la fois pertinentes et intéressantes. J’estime qu’il y a une marge d’amélioration au niveau de l’implémentation. Surtout, cette implémentation doit être à grande échelle. La question financière doit, comme beaucoup d’autres sujets, être enseignée plus tôt pour se révéler efficace. C’est à l’école primaire que tout commence, même si à ce niveau-là une simple sensibilisation semble nécessaire. Cela donne l’impulsion pour la mise en place à partir du collège et lycée d’une réelle éducation financière à destination des élèves. C’est en effet à l’âge où ils sont confrontés à la gestion de leur premier budget qu’il est indispensable que les jeunes disposent de connaissances leur permettant de comprendre les notions de budget, de risque et d’épargne. La Bourse de Casablanca a très bien compris cela en nouant des partenariats avec des universités pour créer des salles de marchés. Notre fintech Atela s’inscrit également dans cette démarche en créant des outils financiers permettant de simuler des optimisations de portefeuilles virtuels, des simulations de stratégies d’investissements. Nous avons développé une plateforme permettant d’organiser des compétitions interuniversitaires qui stimulent l’esprit de compétition des étudiants et leur créativité de manière ludique, tout en apprenant. Tout cela dans le but d’initier les jeunes à ce monde; les étudiants sont le public qui va bientôt commencer à épargner, à investir, c’est maintenant qu’il faut les aider dans ce sens.

 

F.N.H. : La culture financière peutelle être un levier de développement du marché des capitaux ? Comment ?

S. G. : Le constat aujourd’hui est qu’il y a peu de gens qui pensent au marché des capitaux pour investir. Ça ne rentre pas dans leurs réflexes. Le marché des capitaux est obscur pour beaucoup de personnes. Cela paraît mystique au premier abord, les démarches pour investir sont floues pour certains. Même lorsqu’un compte auprès d’un courtier est créé pour commencer à investir dans les marchés, beaucoup de personnes ne savent pas quoi acheter ou vendre; elles sont perdues parmi la multitude de produits existants, les options, les OPCVM et autres. Ensuite, si par malheur au premier investissement celui-ci s’avère perdant, certains consommateurs sortiront des marchés, perdront confiance en eux, se diront qu’ils ne sont pas faits pour ça. Alors qu’une sensibilisation aux risques pourrait préparer ces personnes à faire face aux marchés, qu’il est normal qu’un marché ait une certaine volatilité, leur apprendre à interpréter des courbes, des résultats et d’autres paramètres. Ces informations permettront aux investisseurs d’être plus éclairés. En ayant une base plus importante d’investisseurs, il y aura plus de liquidités, plus d’opportunités et donc un marché plus efficient. Cela engendrera par cercle vertueux que plus de sociétés voudront entrer dans le marché des capitaux. La Bourse de Casablanca fait d’ailleurs un très bon travail en ayant une belle stratégie de démocratisation des marchés auprès des sociétés pour qu’elles entrent en Bourse. Dernièrement, le Groupe de santé Akdital a fait son entrée en Bourse, c’est une belle opportunité pour quiconque veut investir dans le marché de la santé. Sans la Bourse, il aurait été impossible de s’exposer au secteur des cliniques privées: cela nécessitait une fortune pour investir dans ce secteur. Avec le marché des capitaux et avec seulement 100 dirhams, on peut investir. Les petits porteurs ne sont plus marginalisés. Plus de liquidités amène aussi plus d’investisseurs étrangers et plus de devises. Je tiens à rappeler que le frein pour de nombreux investisseurs étrangers à investir au Maroc est une liquidité assez faible. En réglant ce problème de liquidités, le Maroc pourra retrouver sa place parmi les «Emerging markets», ce qui créera encore davantage de flux étrangers vers le Royaume. 

 

 

 

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