Banques : l’épargne des ménages atteint un niveau historique
A fin mars 2026, les dépôts bancaires affichent une progression par rapport à la même période de l’année dernière. Si l’encours total est en hausse de 8,4%, les dépôts des ménages franchissent quant à eux un seuil historique en atteignant près de 1.003 milliards de dirhams. Par J. M.

Selon les dernières statistiques monétaires de Bank Al-Maghrib, l’encours des crédits et des dépôts bancaires a franchi un niveau record à fin mars 2026. La distribution de crédit est en progression, sur un an, de 7,4% à près de 1.251,3 milliards de dirhams, tandis que la collecte des dépôts progresse de 8,4% avec un encours qui atteint 1.383,5 milliards de dirhams.
Au sein même de cette dynamique, les dépôts des ménages enregistrent, sur un an, une progression de 8,1%, à près de 1.003,8 milliards de dirhams, un niveau historique qui s’inscrit dans une dynamique de fond observée déjà depuis quelques années.
Après une décélération enregistrée en 2023, la collecte des dépôts des ménages avait alors renoué avec la croissance en 2024, atteignant 924,3 milliards (+7,5%). Fin décembre 2025, leur niveau culmine à 978,7 milliards (+5,9%). La tendance semble donc s’amplifier avec ce nouveau franchissement de seuil à plus de 1.000 milliards dès les premiers mois de l’année. Toutefois, «le niveau record des dépôts bancaires, tel qu’indiqué par les données de BAM, constitue un signal macroéconomique significatif, mais doit être interprété avec prudence», souligne Sara Sbai PhD - Senior Lead International Consultante en Corporate Finance, Strategy and Risk management.
Et de poursuivre : «il traduit d’abord un élément structurel positif : la solidité de la confiance dans le système bancaire et la capacité d’absorption de l’épargne par le secteur financier, dans un environnement marqué par des incertitudes macroéconomiques persistantes et une inflation encore partiellement ancrée. Cependant, ce niveau de dépôts ne peut pas être assimilé mécaniquement à une amélioration généralisée du pouvoir d’achat ou des revenus. Il reflète, avant tout, des comportements d’arbitrage et de précaution».
Par ailleurs, précise-t-elle, «trois facteurs principaux de la dynamique des dépôts peuvent être identifiés. Le premier tient au renforcement de l’épargne de précaution, dans un contexte où les ménages privilégient la liquidité face à l’incertitude sur les revenus futurs et le coût de la vie. Le second tient à un effet de concentration de l’épargne, où la dynamique des dépôts est structurellement portée par les ménages à capacité d’épargne élevée (ménages aisés). Le troisième tient enfin à une profondeur encore limitée des marchés d’investissement financier, qui réduit les possibilités d’arbitrage vers des actifs de long terme ou risqués».
L’allocation des ressources disponibles
A la lecture des données statistiques de Bank Al-Maghrib, il ressort une dynamique plus modérée de la distribution de crédit par rapport à celle de la collecte des dépôts. L’écart entre les dépôts et les crédits alloués se situe à près de 130 milliards de dirhams à fin mars 2026. Un écart qui met en lumière les défis persistants quant à l’allocation des ressources bancaires au profit du financement de l’activité économique.
Selon Sbai, «le blocage ne vient pas d’un manque de ressources financières, mais d’une chaîne de transformation incomplète entre épargne, prise de risque et investissement productif. Du côté des banques, les arbitrages restent fortement encadrés par la logique prudentielle. Elles privilégient naturellement les actifs souverains et les expositions les mieux notées en risque, ce qui limite mécaniquement la part du financement allouée aux entreprises, en particulier aux PME. À cela s’ajoute un élément important : le coût du crédit, lié à la prime de risque et aux exigences de garanties, qui peut rester élevé pour une partie du tissu productif».
Par ailleurs, poursuit-elle, «du côté des entreprises, les asymétries d’information constituent un frein structurel. Une partie du tissu productif ne dispose pas encore d’une information financière suffisamment standardisée, fiable ou comparable, ce qui complique l’évaluation du risque et renchérit le coût du financement. Cette contrainte est souvent renforcée par la question des garanties; de nombreuses PME disposent d’un collatéral limité, ce qui restreint mécaniquement leur accès au crédit.
À cela s’ajoute un troisième frein lié à la profondeur des marchés financiers. Le marché des capitaux reste relativement étroit, ce qui limite les possibilités de diversification du financement de l’économie et concentre une grande partie des flux sur le canal bancaire. Sur ce segment des marchés financiers en effet, le faible nombre de comptestitres estimé à environ 200.000 illustre les limites de la démocratisation de l’investissement».
Les conditions de la transformation des dépôts en capital productif
Selon Sara Sbai, la mobilisation de l’épargne passe d’abord par un meilleur fonctionnement du système bancaire, en facilitant l’octroi de crédits aux entreprises viables, notamment les PME, grâce à des mécanismes de garantie et de partage du risque. Concrètement, ces dispositifs, souvent portés par des acteurs publics, couvrent une partie des pertes potentielles en cas de défaut, ce qui réduit le risque supporté par la banque et lui permet de financer des entreprises dont le projet est économiquement solide, mais jugé trop risqué au regard des exigences prudentielles ou du manque d’historique. Ensuite, il est nécessaire de diversifier les canaux de financement au-delà du crédit bancaire, en développant des instruments adaptés aux besoins des entreprises, tels que des fonds d’investissement sectoriels, le capital investissement et des instruments hybrides entre dette et capital, qui permettent de financer les PME sur le long terme tout en adaptant les modalités de remboursement à leur capacité de croissance. Enfin, il est essentiel d’orienter l’épargne vers le long terme en rendant le cadre fiscal et les incitations à l’investissement plus stables et lisibles, afin d’encourager les investisseurs à privilégier des placements productifs plutôt que des placements courts et liquides.





