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Culture & Société

Arts plastiques: Farid Belkahia, l’empire des signes et des formes

RFPar Rédaction FNH
|Publié le 6 Juin 2021 à 14:00
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Un peu plus d’un demi-siècle de carrière; une figure indispensable dans l’histoire de l’art de par son militantisme en faveur de l’instauration d’une peinture contemporaine marocaine; un explorateur fou du cuivre et la peau; une cote qui a atteint des cimes; une présence remarquable dans les collections les plus prestigieuses… Autant de raisons puissantes qui ont convaincu le Centre Pompidou à lui concocter une rétrospective (jusqu’au 19 juillet) assurément fastueuse.

 

Par R. K. Houdaïfa

 

Né à Amizmiz en 1934 où sa famille s’est établie depuis Marrakech, il y coulait une enfance lumineuse parmi les couleurs et les formes. Son père, riche négociant et surtout un boulimique de l’art, frayait avec des peintres dignes d’estime tels Henri Matisse ou Nicolas de Staël. Après qu’il s’est fait instiller, comme une drogue douce, une peinture de meilleur aloi, la tendre pousse, Belkahia, s’y jette profondément. Ayant subodoré du talent chez l’adolescent, Olek Testar, ne manquant pas de flair, le prend en main et le met sous son aile.

Dans le landerneau pictural à 21 ans

Normal, il est nourri au l’ait de l’art. Voire, il faut dire qu’il est presque né le pinceau à la main  ! Il aurait pu hanter les cimaises, il s’en retint et préféra parcourir le monde afin d’affiner son art pour être au diapason. Alors, il met le cap vers l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il y rencontre l’auteur de Thérèse Desqueyroux, François Mauriac, lequel mettra à sa disposition une chambre à l’Institution catholique de la rue Madame. Il prend ensuite son bâton de pèlerin et met les voiles vers Prague. Là, il goûte aux plaisirs du communisme, très en vogue à l’époque dans le milieu artistique ainsi que littéraire, tout en peignant comme un exalté et en écumant les cours de scénographie à l’Académie de théâtre.

Quoiqu’en pivotant entre figuration et abstraction, il n’avait pas encore trouvé sa voie, certes, mais son art semblait mûrir, s’affiner et, surtout, imprimer sa marque. Son label  : le cercle et la flèche. Ceux-là font partie de son alphabet plastique et reviennent comme des leitmotivs sur ses toiles. Le thème de la souffrance humaine devient obsessionnel. Mais tout n’est pas que jouissance artistique. Belkahia, le militant, découvre que, sous des dehors enjôleurs, le communisme déguise son vrai visage. Il s’empressa d’en prendre congé et changea d’air. Or, sa sensibilité de gauche demeura intacte. De retour au Maroc, les protestataires l’attirent (celle de Mahjoub Benseddik particulièrement) et il se plaît en leur compagnie.

Bouleversement du paysage artistique

Quand, en 1962, le secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT) invite Farid Belkahia à prendre les rênes de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, celui-ci accepte sans hésitation, parce que cette institution branlante avait besoin d’un sérieux nettoyage, et pas seulement de façade. Convaincu de l’urgence de la création d’un art contemporain réellement marocain, tourné vers la modernité tout en étant ancré dans la tradition esthétique marocaine, il instaure, avec l’aide de Mohamed Melehi et Mohamed Chebâa, l’enseignement de l’histoire de l’artisanat marocain, du travail du tapis et du bijou à la céramique.

Tous trois jeunes enseignants à ladite institution, ils vont sonner la charge contre la mièvrerie, le folklorisme et la fadeur auxquels la peinture marocaine est encline selon le bon vouloir des consécrateurs. Nous sommes en 1964. Ces rebelles secouent le cocotier des valeurs esthétique désuètes, affranchissent l’art du joug colonial et l’arriment à une modernité qui ne regarde pas haut la tradition.

Voilà, la «rupture épistémologique» voulue par le philosophe Abed El Jabri est consommée. En émeutiers permanents, Farid Belkahia et ses complices lancent en 1956 une exposition nourrie de valeurs avant-gardistes entièrement prise en charge par les artistes. Pour autant, le service des Beaux-arts ne trembla pas sur son socle. Il convenait donc de secouer plus le cocotier. Ce qui fut fait, en 1968, par le biais d’un manifeste, au travers duquel Belkahia et les siens disaient pis que prendre de ceux qui étaient en charge de l’art, les traitant d’«incompétents» et fustigeant la politique infantilisante des missions étrangères. Révoltés et unis par la même aversion à la peinture folklorique, hissée au rang de référence par les services des beaux-arts, ces francs-tireurs – isolés au début – vont recevoir de précieux renforts : Mohamed Hamidi, Mohamed Ataallah et Mustapha Hafid.

Et, manière d’enfoncer le clou, le petit groupe d’artistes planta, un an plus tard, ses toiles au beau milieu de Jamaâ El Fna, à une centaine de mètres du lieu où se tenait l’inénarrable et le poussiéreux Salon de Printemps, véritable toutà-l’égout de l’art indigne. Acte protestataire retentissant où sont explicitées les relations entre l’artisanat marocain et l’art moderne. L’effet en est heureux : les mœurs picturales établies se mettent à décliner, pendant que la nouvelle peinture commence à sortir de l’ombre. Secouant de fond en comble la vie artistique, la peinture contemporaine marocaine prend réellement son envol... Mais alors que la mayonnaise commençait à prendre, des querelles intestines desserrèrent les rangs. Ulcéré, Farid Belkahia rendit son tablier de directeur des Beaux-Arts et s’évada vers la Chine.

De la peinture au cuir, en passant par le cuivre

Se réappropriant la tradition artisanale, conformément aux principes qu’il professait, Farid Belkahia se consacra entièrement à son art. Pour rappel, il avait, en 1966, remis au grenier chevalet, toiles et pinceaux et adopta comme matière le cuivre. Cloué sur des supports en bois, le cuivre fut la matière de prédilection de l’artiste pendant dix ans. Serti de couleurs ocres, vertes, rouges ou dorées, il donnait lieu à des images d’organes sexuels et des emblèmes, «signes du mystère de la vie (dixit Toni Maraini)».

Sacrifiant le cuivre, c’est pour le cuir que Belkahia se passionna par la suite. Il en fera sa matière favorite. La peau - qui doit être sans tache -, est d’abord tirée sur des formes en bois, puis laissée au moins une dizaine de jours dans un courant d’air pour sécher (il évitait le soleil). Une fois lavée, nettoyée, rassemblée avec d’autres, commence alors l’opération finale. «C’est presque une recette de cuisine !», disait-il. Les colorants naturels (henné, cobalt, safran…) qui s’y combinent la rendent vivante et sensuelle.

Obsession de rébus

Dans ses œuvres - pas toutes -, on y trouve le règne du rouge, cette couleur dont la portée symbolique est infinie. Aussi bien qu’elle est encline au feu, à la guerre et au sang, elle connoterait aussi la vie, l’amour et la volupté. Son œuvre s’adosse à un refus du mal que l’homme inflige à l’homme. Elle transmet les flux de la transe, la quête d’un salut que l’homme arrache dans son combat contre la mort. Avec la maturité, elle ne cesse de grandir dans un mouvement de lignes et de couleurs en évolution : recherche, affinement des rapports d’ombre et de lumière, concentration sur des thèmes, comme celui du malhoun, approfondissement du sens des formes.

On peut, certes, voir des corps démembrés, seins isolés, phallus, doigts et protubérances peuplant ses œuvres, mais ces récurrences rechignent à être interprétées. Belkahia, lui-même, avouait ne faire que «traduire (ses) propres fantasmes à travers les formes et femelles». Tout bien réfléchi, il serait judicieux de ne pas se hasarder dans des interprétations peu convaincantes, malgré le contenu sexuel qu’affirme l’artiste, et de se suffire du plaisir et de l’émotion que procure l’œuvre. Car ce qu’il importerait de noter, c’est la pureté des signifiants ainsi construits.

 

 

 

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