Développement durable

Tous les articles

93% renouvelable, 12% utile : le Maroc s'est-il trompé de transition ?

93% renouvelable, 12% utile : le Maroc s'est-il trompé de transition ?

Après près d'une décennie à observer les politiques énergétiques nationales et internationales, je livre ici un diagnostic sans concession de la Stratégie nationale de transition énergétique du Maroc. Le Royaume a indiscutablement été un pionnier en Afrique et dans le monde arabe; la vision royale de 2009, couronnée par le prestigieux Energy Efficiency Visionary Award en 2017, l'a démontré avec éclat. Mais à l'aube de l'échéance 2030, force est de constater que le bilan de cette stratégie est aussi celui d'un gâchis potentiel, savamment maquillé par une communication politique qui confond allègrement «électricité verte» et «transition énergétique».

L'écart est abyssal entre le discours volontariste et la réalité d'une décarbonation qui patine, pénalisée par des blocages structurels et des choix politiques parfois contradictoires. Le Maroc verdit, avec un vrai succès technique, sa production d'électricité. Et il continue, en silence, à importer massivement les hydrocarbures qui font fonctionner le reste de son économie - transport, industrie lourde, chauffage domestique.

Le grand malentendu

La confusion qui domine le débat marocain depuis 2009 tient en une phrase simple : on confond le mix électrique avec le mix énergétique primaire. Le premier ne concerne que l'électricité. Le second concerne tout ce que le pays brûle, importe et consomme  : carburants, gaz butane domestique, fioul industriel, électricité. Le gouvernement communique sur le premier. La réalité économique du pays se joue largement dans le second. Le 27 juin dernier, en réponse à une polémique télévisée sur des chiffres jugés erronés, l'universitaire Amin Bennouna (Université Cadi Ayyad) a publié une synthèse méthodique de tous les flux d'énergie produits et consommés au Maroc en 2025, croisant les données du haut-commissariat au Plan, de Bank Al-Maghrib et de l'Observatoire marocain de l'énergie.

Le résultat tient en une phrase : les énergies renouvelables ont représenté 92,8% de la production brute d'énergie produite localement au Maroc; mais seulement 11,6% du total de l'énergie nette consommée par le pays. Un facteur huit, qui ne relève plus de l'estimation, mais du calcul vérifiable, sourcé sur les données officielles elles-mêmes. Le détail de ces flux l'illustre sans ambiguïté: l'électricité nette appelée ne représente que 47% de l'énergie nette consommée par le Maroc.

Le reste - plus de la moitié - se répartit entre carburants (gasoil, super) et gaz butane domestique, deux postes presque entièrement fossiles et largement absents des discours sur la transition. Se féliciter d'un mix électrique à 46% de renouvelable, c'est célébrer un progrès réel sur moins de la moitié du problème. Ce malentendu statistique a un pendant institutionnel, documenté cette fois par la Cour des comptes elle-même, une source qu'on ne peut suspecter de polémique gratuite. Son rapport souligne un pilotage stratégique trop centré sur le seul secteur électrique, au détriment de l'efficacité énergétique et de la diversification.

Le symptôme le plus frappant : le Conseil d'administration de l'ONEE n'a tenu que cinq réunions entre 2010 et 2023, contre les vingt-huit prévues par la loi. Le transfert des actifs renouvelables de l'ONEE vers Masen, planifié pour 2021, accusait encore un retard significatif selon le dernier rapport de la Cour des comptes. Sur le plan des réalisations, la progression est réelle, mais en retard sur son propre calendrier : la part des renouvelables dans la capacité installée est passée de 32% en 2009 à environ 40% en 2023 - en deçà de l'objectif de 42% qui avait été fixé... pour 2020. Trois ans de retard sur un objectif que l'on dépasse à peine cinq ans plus tard.

Les angles morts qu'on préfère ne pas voir

C'est sur le terrain industriel que le bât blesse le plus directement pour les entreprises exportatrices confrontées au MACF. La loi 82-21, censée libérer l'autoproduction solaire pour les entreprises, a mis trois ans entre son adoption (2023) et la publication de son décret d'application, en mars 2026. Et le texte, une fois publié, reste contraint : le surplus de production solaire qu'un industriel peut injecter sur le réseau est plafonné à 20% de sa production annuelle.

Au-delà, le kWh produit en surplus est tout simplement perdu. Un mécanisme qui pénalise structurellement la rentabilité des projets d'autoproduction industrielle, à l'heure même où ces mêmes industriels doivent, pour rester compétitifs face au MACF européen, démontrer un profil carbone le plus bas possible.

Cette rentabilité amputée n'est pas qu'un manque à gagner théorique : c'est elle que l'industriel doit présenter à sa banque pour démontrer la viabilité de son projet. Un plafond qui plombe le rendement d'une installation solaire industrielle, c'est aussi un dossier de financement plus fragile, et donc un accès au crédit plus difficile pour les projets de décarbonation dont l'industrie marocaine a le plus besoin. L'hydrogène vert, présenté comme le grand relais de souveraineté énergétique future, reste à ce stade un pari géopolitique plus qu'une filière industrielle constituée : des méga-projets d'exportation vers l'Europe, dans un pays par ailleurs en stress hydrique structurel, sans qu'une part dédiée à la décarbonation de l'industrie locale (sidérurgie, chimie) ne soit clairement actée.

Le risque n'est pas seulement environnemental; il est aussi de souveraineté industrielle, si l'essentiel de la production verte future part à l'export pendant que l'industrie marocaine exportatrice continue de subir le surcoût carbone du MACF faute d'accès à une électricité verte compétitive sur son propre sol.

À cela s'ajoutent trois manquements structurels qui expliquent pourquoi la transition peine à infuser jusqu'à l'économie réelle. L'efficacité énergétique d'abord, pilier sacrifié : la stratégie nationale visait une réduction de 20% de la consommation d'énergie d'ici 2030, mais le bâtiment et les transports, pourtant les secteurs les plus énergivores du pays, n'ont connu aucune transformation profonde. L'industrie ensuite, convertie au ralenti, et les PME laissées au bord du chemin : pour beaucoup de grandes entreprises, la facture énergétique représente souvent moins de 10% des coûts totaux, et la prime de 3% prévue par la Charte d'investissement reste un signal trop faible pour créer un véritable effet de levier; quant aux PME, ossature du tissu productif marocain, elles restent largement exclues de cette dynamique, faute de marge financière, de taxonomie verte claire, et d'accompagnement technique réellement accessible. Mais la carence la plus criante reste l'absence de signal-prix carbone.

Pendant que l'Europe déploie son MACF, qui pénalisera directement les exportations marocaines à forte intensité carbone, le Maroc tergiverse sur l'instauration d'une taxe carbone nationale - recommandée de longue date par le CESE, mais systématiquement reportée par le gouvernement. Cette absence prive l'industrie marocaine de l'incitation financière la plus directe pour se transformer, pendant qu'on continue, dans le même temps, à subventionner certains combustibles fossiles.

Comment exiger de l'industrie qu'elle se décarbone à marche forcée pour satisfaire un mécanisme européen, sans jamais avoir mis en place le signal-prix qui rendrait cette transformation économiquement rationnelle en interne ? Last but not least, le Maroc continue de recourir massivement au charbon pour sa production électrique de base, avec une échéance de sortie annoncée pour 2040 qui peine à convaincre face à la progression réelle des importations actuelles.

Les chantiers non négociables

Il serait malhonnête de s'arrêter au constat critique. La capacité installée en énergies renouvelables a plus que doublé en une décennie, passant de 2.417 MW en 2016 à 4.851 MW à fin 2025, selon l'IRENA, et le Maroc s'est imposé comme deuxième destination arabe des investissements directs étrangers dans les renouvelables entre 2003 et 2024, avec plus de 38 milliards de dollars.

Plus récemment, une convention stratégique signée à Rabat le 4 novembre 2025 entre le gouvernement, l'ONEE, Masen et l'Agence nationale de gestion stratégique des participations de l'État (ANGSPE) vise la production de 5 GW d'électricité verte d'ici 2030, spécifiquement destinés à l'industrie marocaine; enfin une tentative de connecter la production renouvelable aux besoins réels de décarbonation industrielle. Mais reconnaître ces avancées ne dispense pas d'agir.

Le diagnostic appelle des actions précises, pas seulement des intentions : Instaurer un signal-prix carbone national. C'est la réforme la plus structurante de toutes : une taxe carbone progressive, conçue avec des mécanismes de protection pour les PME, donnerait enfin à l'industrie marocaine une incitation interne cohérente avec la pression externe qu'exerce déjà le MACF. Réviser le plafond d'injection de 20%, dont la rigidité fragilise à la fois la rentabilité des projets d'autoproduction industrielle et leur dossier de financement bancaire.

Sortir l'efficacité énergétique de l'angle mort. La vision royale de 2009 plaçait la sobriété énergétique avant le développement renouvelable, pour une raison simple : le kWh le moins cher est celui qu'on ne consomme pas. Massifier l'accompagnement des PME via un guichet unique - audits énergétiques simplifiés, subventions à la conversion, prêts bonifiés -, sur le modèle de ce qui a permis au secteur agricole d'adopter massivement le pompage solaire pour des raisons strictement économiques, et finaliser une taxonomie verte marocaine pour qu'entreprises, banques et investisseurs parlent enfin le même langage.

Industrialiser le suivi carbone (MRV). Sans système de Mesure, Reporting et Vérification continu et crédible pour les gros consommateurs industriels, aucune entreprise marocaine ne pourra produire les facteurs d'émission certifiés que le MACF exige à partir de la déclaration de septembre 2027, sous peine de se voir appliquer les valeurs par défaut européennes, punitives par construction.

Déclarer une sortie programmée et datée du charbon, assortie d'un plan social et industriel pour les régions concernées, et accélérer - pas simplement annoncer - le transfert ONEEMasen ainsi que la régularité du pilotage institutionnel recommandée par la Cour des comptes. Trois remarques, enfin, me semblent essentielles pour que ce diagnostic se traduise réellement en action. D'abord, la mémoire des dossiers : le problème n'est pas l'absence d'analyses - les rapports du CESE alertent depuis longtemps sur le risque d'une stratégie «électro-centrée» oubliant l'industrie et les transports -, mais leur faible traduction en décisions contraignantes.

Ensuite, l'angle mort des compétences : au-delà des financements, le chantier le plus urgent est peut-être celui de la formation; nous manquons d'ingénieurs, de techniciens et de managers capables de piloter cette mutation dans les PME, et sans un plan massif de montée en compétences - pas de simples séminaires -, les plus belles subventions resteront lettres mortes. Enfin, le levier oublié des collectivités: régions et municipalités pourraient être des accélérateurs puissants - éclairage public solaire, valorisation des déchets, bâtiments publics exemplaires -, mais elles restent trop souvent tenues à l'écart des grandes orientations. Une déconcentration réelle des moyens et des décisions serait, sur ce terrain, un véritable game-changer.

Le Maroc a construit, en quinze ans, une vitrine internationale solide sur les renouvelables, personne ne peut sérieusement le contester. Mais la vitrine n'est pas la boutique. Tant que l'électricité verte ne représente qu'une fraction de l'énergie réellement consommée par le pays, et tant que les industriels exportateurs restent enfermés dans un cadre réglementaire qui plafonne leur capacité à produire leur propre énergie décarbonée, sans même bénéficier d'un signal-prix carbone cohérent, le Maroc avance vers l'échéance du MACF avec une partie seulement des outils dont il aurait besoin. L'écart entre 93% et 12% n'est pas qu'une curiosité statistique. C'est la mesure exacte de ce qu'il reste à faire.

 

* Mohamed BOITI est docteur ès Sciences de Gestion, consultant en transition énergétique et décarbonation, et auteur du «Mémorandum Stratégique 2026-2030 pour l’accompagnement du Maroc face au MACF».

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Jeudi 06 Aout 2026

Prix des carburants : les automobilistes paient plus cher leurs vacances

Mercredi 05 Aout 2026

L'éducation, grand oublié de la transition énergétique marocaine

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux