Arrivé en tête du scrutin du 23 septembre avec 97 sièges, le Parti authenticité et modernité (PAM) devra composer une coalition gouvernementale dans un paysage marqué par une abstention historique, la percée spectaculaire du PJD et une facture programmatique de 350 Mds de DH. Mohammed Zakaria Aboudahab, professeur de Droit public et de Sciences politiques à l'Université Mohammed V de Rabat, décrypte pour nous les enjeux de ce scrutin et les défis qui attendent le futur exécutif.
Propos recueillis par L. Ch
Finances News Hebdo: Comment interprétezvous un taux de participation de 38%, le plus bas depuis près de vingt ans ?
Mohammed Zakaria Aboudahab : Ce taux de participation, aussi faible soit-il, n'est pas une première : nous avons déjà observé un niveau quasi similaire en 2007. Cela confirme des tendances qui se répètent, notamment liées au calendrier électoral. Mais un autre facteur pèse lourd : les nouveaux inscrits, ceux qui viennent d'atteindre l'âge de 18 ans, ne se sont pas déplacés en nombre suffisant, faute d'avoir été suffisamment sensibilisés. Il y a pourtant eu une campagne de communication publique autour de l'inscription sur les listes électorales et de l'exercice du droit de vote. Je pense qu'il s'agit surtout d'une expression sociologique d'un désintérêt réel envers la politique, envers la manière dont les affaires de l'État sont gérées par les gouvernements successifs. Il faut aussi replacer ce phénomène dans une tendance mondiale : l'émergence de moyens parallèles, alternatifs, d'exercer la politique autrement, notamment les réseaux sociaux et les nouveaux outils de communication dont disposent notamment les jeunes. C'est pourquoi il faut aujourd'hui analyser en profondeur les causes de cette abstention. La responsabilité n'incombe pas seulement aux partis politiques : c'est toute la société qui est interpellée.
F. N. H. : Le PAM arrive en tête sans majorité absolue. Quelles hypothèses de coalition vous semblent les plus probables ?
M.Z.A. : Logiquement, la coalition gouvernementale se constituera autour des trois partis qui ont déjà dirigé le gouvernement, mais avec cette fois le PAM en tête : PAM, RNI, Istiqlal. Reste à savoir si ces formations souhaiteront élargir le spectre de la participation politique. Tout est ouvert, et il ne faut pas trop anticiper sur une décision qui appartient aux partis eux-mêmes. On sait déjà que le PJD, l'USFP ou le PPS ont vocation à rester dans l'opposition. La question est plutôt de savoir s'il est utile d'associer d'autres formations, qui poseraient alors leurs propres conditions et revendiqueraient des postes gouvernementaux. Je pense que le noyau dur reste la trilogie PAM-RNI-Istiqlal, à laquelle pourrait éventuellement se joindre le Mouvement populaire ou l'Union constitutionnelle, dont les orientations fondamentales, pour ne pas dire idéologiques, sont proches.
F. N. H. : Comment expliquez-vous la percée spectaculaire du PJD, qui quadruple sa représentation avec 54 sièges contre 13 en 2021 ?
M.Z.A. : Le PJD s'est ressaisi depuis 2021. Le parti a mené une véritable campagne de reconquête depuis cette date. Il en a tiré les leçons qui s'imposaient, et la succession assurée par Abdelilah Benkirane lui a insufflé une nouvelle dynamique de communication, à sa manière. Passer de 13 à 54 sièges est une percée remarquable, même si les cadres du parti espéraient sans doute arriver en tête. Quoi qu'il en soit, le PJD est désormais une force d'opposition avec laquelle il faudra compter. Le futur gouvernement aura face à lui une opposition très solide, et l'on peut s'attendre à des débats parlementaires animés. Et c'est tant mieux : c'est la démocratie qui en sortira gagnante.
F. N. H. : Le recul du RNI est-il lisible comme un vote sanction contre le bilan du gouvernement Akhannouch ?
M.Z.A. : Ce recul s'explique d'abord par la fuite ou la «transhumance» de nombreux cadres qui ont rejoint un autre camp, notamment le PAM. Deuxièmement, le retrait d'Aziz Akhannouch a eu un effet retentissant sur les cadres et les militants du parti. Troisièmement, le choix du moment de la succession n'a peut-être pas été le bon. Je ne veux rien dire d'incorrect sur le successeur : je pointe simplement un problème de timing, qui aurait pu intervenir plus tard. Cette situation a créé une forme de zizanie, de déséquilibre interne, dont les résultats obtenus ne sont que le reflet. Le RNI traverse sans doute une mue, une transition, et il devra en tirer les conséquences. Cela dit, il devrait naturellement faire partie de la prochaine coalition gouvernementale.
F. N. H. : Une alliance entre le PAM et le PJD, un temps évoquée, estelle un scénario réaliste ?
M.Z.A. : Cette question me semble aujourd'hui dépassée. Le PJD a choisi le camp de l'opposition. Les frictions idéologiques et les accusations que le PJD a proférées à l'encontre des cadres et symboles du PAM, notamment de la part de Mustapha Ramid, rendent paradoxale l'idée d'une alliance gouvernementale entre ces formations. C'est un scénario très, très lointain.
F. N. H. : Le programme du PAM est chiffré à 350 milliards de dirhams, financés à 85% par un pari sur la croissance. Un tel programme engaget-il réellement le futur gouvernement ?
M.Z.A. : Il s'agit d'une obligation de moyens et non de résultats. Quand on promet quelque chose, on ne le réalise jamais à 100%, le réaliser à 70% constitue déjà un accomplissement positif. Il faut désormais passer à l'action : nous ne sommes plus en phase électorale, mais dans la constitution d'une équipe gouvernementale cohérente et la poursuite des chantiers ouverts tels que la protection sociale, l’accès aux soins de base, l’alphabétisation, et surtout le nivellement territorial. C'est-à-dire la lutte contre les disparités entre régions, dans le cadre de ce que nous appelons la justice spatiale. N'oublions pas que le dernier Conseil des ministres a validé une enveloppe budgétaire considérable de près de 120 milliards de dirhams sur cinq ans, allouée aux régions et exécutée par les walis et les gouverneurs. Sur le plan régional, nous disposons donc déjà d'une certaine visibilité, même s'il faudra attendre les élections régionales de 2027 et veiller à la cohérence entre l'action gouvernementale et l'action locale, communale, rurale, provinciale et préfectorale. Mais c'est surtout sur la base de la déclaration de politique générale, présentée au Parlement, que nous pourrons juger des futures politiques publiques. Et il faudra attendre l'adoption de la Loi de Finances, au plus tard en décembre 2026, qui donnera lieu à un débat parlementaire très animé sur les priorités et les affectations budgétaires. C'est donc progressivement que les choses se clarifieront.
F. N. H. : Ce scrutin marque-t-il une recomposition durable du paysage politique marocain, ou s'inscrit-il dans la continuité observée depuis 2021 ?
M.Z.A. : Il existe une réelle vitalité politique au Maroc, mais ce qui est regrettable, c'est qu'on ne la perçoit fondamentalement qu'en période électorale. Il serait plus intéressant d'étaler le débat sur toute l'année, avec une discussion permanente permettant de déterminer la direction à suivre. Sa Majesté fait de son mieux pour nous orienter et fixer les repères stratégiques de l'État marocain et ses grands chantiers. Mais il faudrait aussi hisser le débat politique à un niveau que comprennent toutes les Marocaines et tous les Marocains. Un niveau exigeant sur le fond, mais accessible dans sa communication. Cela dépend aussi de la capacité des partis et des autres organisations à descendre vers le terrain, à aller directement aux électeurs, dans les douars, les campagnes, la ruralité et les régions les plus reculées. Cela demande des moyens, certes, mais nous disposons aujourd'hui d'outils de communication qui le permettent.
La mobilisation doit rester constante et s'inscrire dans le long terme : les élections ne sont qu'un moment où l'on choisit les élites qui gouverneront le pays pour une période donnée. Il faudrait aussi donner leur chance aux jeunes et aux compétences qui restent dans l'ombre. Le problème de la gérontocratie, de la fossilisation autour des postes, est en réalité antidémocratique : il faut véritablement redynamiser le débat et le champ politique. Je parlerais donc d'une recomposition très limitée : les trois mêmes partis restent en tête du scrutin, avec quelques évolutions de score. Je dirais plutôt qu'il s'agit d'une dynamique politique, faite de redistributions de rôles et de réaménagements. Disons que «recomposition» est un mot trop fort, employé par certains pour qualifier ce qui se passe, mais nous ne sommes pas, à mon sens, dans cette configuration. Ce sont les mêmes partis, les mêmes figures, les mêmes stratégies qui ont été déployées. Le grand gagnant reste, en définitive, l'exercice démocratique auquel le Maroc se livre depuis l'alternance de 1998.