Maroc – France: Alors, Macron II ! Oui, mais...

Maroc – France: Alors, Macron II ! Oui, mais...

Assurément, le Maroc suit avec intérêt l'élection présidentielle en France, avec un premier tour ce dimanche 10 avril et un second deux semaines plus tard. Ce scrutin ne peut laisser indifférent. La France est la septième puissance économique dans le monde avec un PIB de 3.140 milliards de dollars : elle est membre du Conseil de sécurité; elle est aussi une puissance nucléaire- la seule dans l'UE des 27 depuis le Brexit britannique; elle a encore une diplomatie d'influence, notamment au Maghreb, en Afrique et même ailleurs... Dans un monde en pleine recomposition géopolitique et stratégique, autant de paramètres à prendre en considération.

Dans le Royaume, la nature et la dimension des liens sont connus - un capital engrangé par l'histoire, la culture, la proximité des peuples générée par ailleurs par un pont humain; ne serait-ce que la communauté MRE forte de plus de 1,1 million de personnes. Ce n'est pas un «axe», mais un partenariat particulier, privilégié, avec des principes de consultation politique et même de solidarité.

 

Un socle et un rapport personnel

Un socle qui a permis d'enjamber bien des conjonctures. Un nouveau locataire à l'Elysée ? Ce n'est jamais secondaire pour le Maroc : tant s'en faut. C'est un appui et un levier de la politique au Maroc. L'élection du socialiste Mitterrand en mai 1981 a été, à n'en pas douter, une preuve pour Rabat- un séisme même. Il succédait à des présidents de droite, Pompidou, puis Giscard d'Estaing en avril 1974 - le Roi Hassan II avait forgé un néologisme audacieux en recevant ce dernier en 1975, en parlant même de «copinité»... Pour résumer, le Maroc a eu de bons rapports avec des présidents de droite - dont ultérieurement Jacques Chirac et Nicholas Sarkozy, alors qu'ils ont été heurtés avec François Hollande. Qu'en est-il avec Emmanuel Macron, élu en 2017 et candidat aujourd'hui pour un second mandat ? Le bilan de son quinquennat témoigne globalement d'un socle d'intérêts communs, avec le premier rang économique - 30 % des IDE en 2021 et une seconde place commerciale derrière l'Espagne.

L'aide apportée par l'Agence française de développement (AFD), de l'ordre de 2 milliards d’euros sur la période 2017-2021, fait du Royaume le premier partenaire dans le monde et sur 120 pays d'intervention. Cela dit, entre Paris et Rabat, compte également le rapport personnel entre les chefs d’Etat. Le président Macron a-t-il noué des relations de grande proximité avec SM le Roi Mohammed VI ? Pas vraiment. Question de génération, peut- être; d’une appréhension conséquente aussi du monde arabe, de sa culture, de son référentiel civilisationnel et, partant, du Maroc; et puis d’un manque de «feeling», et peut-être même d'affect pour la rive sud de la Méditerranée. Issu de la banque, Emmanuel Macron a sans doute plus d'affinités avec le monde de la City de Londres, avec ses codes et ses centres d'intérêt typiques d'un autre univers... Son élection a été aussi un facteur de renouvellement des élites économiques, et surtout politiques de l’Hexagone.

 

Lobbying marocain à revoir...

Le Maroc a-t-il bien pris en compte cette évolution ? Ses réseaux traditionnels et ses contacts - à droite, du côté des gaullistes, des chiraquiens et des sarkozystes ne sont plus tellement aux affaires, pas plus d'ailleurs que de celui de profils socialistes. Comment les rétablir avec de nouveaux profils, la majorité d'entre eux issus de parcours et de cursus divers, éloignés d'un militantisme partisan... Si le lobbying français au Maroc préserve - encore ? - ses entrées et ses carnets d'adresses, tel n'est pas vraiment le cas de celui déployé dans l'Hexagone, que ce soit dans le monde politique, parlementaire, la haute administration ou médiatique. Service minimum entre les deux chefs d'Etat, contraction du périmètre relationnel : voilà l’état des lieux en ce début 2022. Les Français aiment le Maroc - surtout touristique, ils ne sont pas moins de quatre millions sur les 12 millions de visiteurs; les Marocains, eux, sont nombreux à se rendre dans ce pays, les visas accordés ayant dépassé les 346.000 en 2019, avant la pandémie Covid-19. Aujourd'hui, l'ambassadrice, Hélène Le Gal, tient à rappeler que le Maroc est le seul pays «vert» dans le Maghreb et le Moyen -Orient. Le contenu des liens entre les deux pays, c'est aussi la coopération dans les domaines sécuritaire et militaire.

A cet égard, il faut mentionner, depuis le mois de mars dernier, l'exercice «Chergui 22» entre l'armée française et les FAR, dans la région d'Er-Rachidia, la nouvelle région militaire Est. A la frontière algérienne, cet exercice aéroterrestre, préparé depuis septembre dernier, ne manque pas de sens. Il est mené, comme l'a précisé un communiqué officiel, dans «le cadre des missions de défense de l'intégrité territoriale visant à consolider les capacités de planification et le développement de l'interopérabilité technique et opérationnelle entre les Forces Armées Royales et l'Armée française». Restaurer la confiance, au-delà d'une coopération étroite dans tant de secteurs; rehausser le bilatéral au plus haut; promouvoir une forme de codéveloppement conforme au thème d’une «prospérité partagée» à laquelle le discours officiel français fait tellement référence : voilà bien la feuille de route de la présidence de Macron II, à l'Elysée jusqu'à 2027. Ces exigences-là n'ont pas été au rendez-vous, il faut bien le rappeler, lors de son premier mandat.

Ce qui s'est passé, en juillet 2021, avec cette affaire Pegasus - un logiciel espion - a été désastreux à cet égard. Le Maroc a été en effet accusé de son utilisation à grande échelle en direction de plusieurs cibles : des dissidents, des responsables de plusieurs pays aussi - la France, le président Macron luimême, sans parler de l'Algérie. Du pain béni pour tous ceux dont le marqueur n'est autre que l'hostilité à l'endroit du Royaume. Une certaine presse française - proche de centres de décision - a enfourché ce «dossier» à des fins d’instrumentalisation en menant une campagne s'apparentant à une forme de déstabilisation. Tout cela a été mis à nu aujourd'hui et a fait pratiquement «pschitt»... Mais l'interrogation demeure du côté marocain : comment une telle opération a-t-elle trouvé place dans le champ des relations bilatérales que l'on plaçait pourtant au fronton d’une coopération tellement vantée dans le discours officiel français.

 

En attente d’un «grand geste»

Ouvrir une nouvelle page ? Le Royaume l’appelle de ses vœux- et c'est une constante. Mais Paris doit opérer une révision significative de son rapport avec Rabat. Le Maroc de 2022 a entrepris, souvent à marche forcée, depuis près de deux décennies, une réarticulation de sa politique étrangère. Il y a des partenaires traditionnels, tels la France, l'Espagne, les Etats-Unis ... Mais il y a aussi un redéploiement qui s'est fait notamment dans deux directions complémentaires : celle multilatérale (Europe centrale, Russie, Chine, Inde, Amérique latine); et celle plus continentale. C'est là une doctrine, une vision d'avenir, pour se projeter dans l'avenir. S'agissant en particulier de l'Afrique, le primat est celui d'une coopération sud-sud devant fonder une stratégie unitaire, d'intégration progressive, de nature à valoriser les potentialités existantes et à mobiliser les forces vives. Une approche qui dérange parce qu'elle autonomise la diplomatie marocaine et lui donne davantage de champ et de capacité d’initiative; parce qu'elle porte atteinte aussi à des intérêts économiques et géostratégiques; enfin, parce qu'elle libère des dynamiques endogènes de fortes contraintes exogènes. La présidence Macron II ne peut ignorer tous ces paramètres. Le Maroc en attend un geste, un «grand geste», à l'instar de Berlin et de Madrid : un appui plus clair au plan marocain d'autonomie dans les provinces sahariennes au lieu de la seule référence a minima des résolutions du Conseil de sécurité. Pourquoi pas l'ouverture d'un consulat français à Dakhla, avec comme première étape celle d'une chambre de commerce régionale ?... 

 

 

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