Pannes mondiales : un Internet hypercentralisé qui montre ses limites

Pannes mondiales : un Internet hypercentralisé qui montre ses limites

Derrière la vitesse du numérique, un Internet bien plus vulnérable qu’il n’y paraît : quelques acteurs d’infrastructure, ultraconcentrés, capables à eux seuls de gripper des pans entiers de l’économie numérique.

 

Par K. A.

La panne de Cloudflare du 18 novembre, qui a brièvement mis à genoux X, ChatGPT, Canva ou encore des services publics, n’est que le dernier épisode d’une série noire. L’entreprise, qui protège ou accélère environ 20% des sites web mondiaux, a reconnu un bug interne dans un fichier de configuration lié à la gestion des bots. Avant cela, l’été 2024 avait été marqué par l’«incident CrowdStrike» : une mise à jour défectueuse du logiciel Falcon avait crashé près de 8,5 millions de machines Windows, paralysant aéroports, banques et plus de 5.000 vols dans le monde. Et ce n’était qu’un début.

Entre la coupure simultanée de câbles sous-marins en Afrique de l’Ouest (mars 2024), la panne mondiale de Microsoft 365 (juin 2024), la défaillance d’AWS us-east-1 (août 2024), le blackout WhatsApp/Instagram/ Facebook (novembre 2024), la panne DNS d’Akamai (février 2025) ou encore les perturbations Stripe/ Visa (mai 2025), chaque incident a confirmé la même réalité : un seul maillon qui cède suffit à déclencher un effet domino planétaire. Ces incidents révèlent un problème structurel : la concentration des fonctions critiques (DNS, sécurité, CDN, cloud) entre les mains d’un petit nombre d’acteurs. Après une panne majeure d’un autre CDN en 2021, des spécialistes parlaient déjà de «wake-up call» et dénonçaient une infrastructure «dangereusement sur-centralisée et insuffisamment résiliente».

Des pannes qui coûtent très cher

Sur le plan économique, la facture est lourde. L’ONG NetBlocks estime, via son outil Cost of Shutdown, l’impact financier des coupures ou restrictions d’Internet en croisant données macroéconomiques et poids du numérique dans chaque pays. Une simulation publiée par CloudZero évalue qu’une interruption globale d’Internet pourrait coûter environ 65,6 millions de dollars par heure, et jusqu’à 1,57 milliard pour 24 heures de paralysie.

Derrière ces montants, il y a de vrais usages : paiements électroniques, chaînes logistiques, travail à distance, support client, médias en ligne, plateformes d’éducation… Chaque minute de panne se transforme en transactions non réalisées, SLA non respectés, temps de travail perdu et confiance entamée. Un expert en continuité d’activité, cité récemment par un cabinet spécialisé, résume la situation ainsi : les organisations ont massivement migré vers le cloud sans toujours dimensionner en face la résilience de leurs architectures. Les plans de secours sont parfois restés sur le papier; les tests de bascule et de «chaos engineering» restent l’exception, pas la règle.

Le Maroc dans la même vulnérabilité systémique

À première vue, ces incidents semblent se dérouler à des milliers de kilomètres, mais en réalité le Maroc en ressent chaque choc. D’abord via les câbles sous-marins. Le Royaume est relié à l’Europe par plusieurs liaisons, notamment via des câbles qui atterrissent en Espagne et au Portugal. Lors de la panne électrique massive en Ibérie, le 28 avril 2025, le Maroc a connu de fortes perturbations Internet «tous opérateurs confondus», avec lenteurs et coupures. Ensuite, les opérateurs nationaux eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Paradoxalement, le Maroc est aussi un nœud de secours régional.

Lors de la panne majeure de plusieurs câbles sous-marins en Afrique de l’Ouest en mars 2024, certains pays ont pu s’appuyer sur des reroutages via des infrastructures contrôlées ou opérées par Maroc Telecom pour rétablir partiellement le trafic. Autrement dit, le pays est à la fois bénéficiaire et otage d’une interconnexion de plus en plus dense, mais toujours concentrée entre quelques hubs. Pour les banques, les fintechs, les places de marché, les médias et l’Administration, la question n’est donc plus de savoir si une panne grave surviendra, mais quand, et avec quelle durée d’indisponibilité.

Pour un DSI, un régulateur ou un dirigeant d’entreprise, ces pannes mondiales doivent être traitées comme un risque systémique, au même titre que la volatilité énergétique ou les chocs géopolitiques. «Nous sommes passés d’un Internet robuste à un Internet hyper-optimisé, donc fragile. Une seule erreur de configuration chez un acteur global peut désormais impacter des milliers d’entreprises sans qu’elles n’aient, elles, commis la moindre faute. La vraie maturité numérique, c’est d’accepter que la panne fait partie du cycle, et de construire des architectures capables d’absorber le choc», explique Yassine El Harrak, DSI et spécialiste de la gestion des risques IT.

Chaque nouvelle panne géante vient rappeler que l’infrastructure numérique mondiale s’est construite sur une logique d’optimisation et de performance, parfois au détriment de la capacité à encaisser les chocs. Parce qu’aujourd’hui, une «simple» erreur de configuration aux États-Unis ou une panne électrique en Europe peut suffire à faire vaciller, pendant quelques heures, une partie du quotidien numérique des Marocains.

 

 

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