Transformation digitale : «La maturité numérique de l’action publique reste perfectible»

Transformation digitale : «La maturité numérique de l’action publique reste perfectible»

Le Maroc réussira sa transition numérique s’il traite le digital comme un projet de souveraineté productive et non comme un simple chantier technologique. C’est l’avis de Amine Sami, expert en planification stratégique et conduite de changement. Entretien.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo : Quel rôle peut jouer le digital dans le développement économique ?

Amine Sami : On peut dire que le digital n’est plus un simple secteur, c’est une infrastructure de transformation. Il agit simultanément sur cinq leviers : 1. productivité, 2. inclusion, 3. compétitivité, 4. transparence et 5. création de valeur. Concrètement, il permet de réduire les coûts de transaction, d’accélérer l’accès aux services publics, d’améliorer l’intermédiation entre offre et demande, de fluidifier les chaînes logistiques et de renforcer la traçabilité dans des secteurs comme l’agriculture, la santé, l’éducation, le tourisme, la finance ou encore l’industrie. Dans un pays comme le Maroc, le digital peut jouer un rôle d’ascenseur territorial en rapprochant les services des citoyens, y compris dans les zones moins bien couvertes physiquement par l’administration classique. Dans ce cadre, les travaux de la Banque mondiale montrent d’ailleurs que la transformation digitale améliore l’environnement des affaires, réduit les délais et les coûts administratifs, et renforce l’attractivité économique.  Ma lecture prospective est la suivante : le digital devient le nouveau multiplicateur de développement. Demain, la différence entre les pays ne se fera pas seulement sur les routes, les ports ou les zones industrielles, mais sur la vitesse de circulation des données, la qualité des services numériques, l’interopérabilité des plateformes publiques et la capacité à transformer l’information en décisions, en emplois et en innovation. Le vrai sujet n’est donc plus «avoir du digital», mais «industrialiser le digital au service du modèle de développement».

 

F. N. H. : Comment jugezvous l’évolution du digital dans le paysage socioéconomique marocain ?

A. S. : L’évolution est réelle, mais encore inégale. D’un côté, le Maroc a clairement franchi un cap. Au quatrième trimestre 2025, le pays comptait environ 41,46 millions d’abonnements Internet, avec un taux de pénétration de 112,59%. L’Internet fixe progresse, surtout grâce à la fibre; le parc FTTH a atteint 1,409 million d’abonnements à fin 2025, en hausse annuelle de 32,87%, tandis que l’ADSL recule. Le lancement commercial de la 5G est intervenu en novembre 2025, et l’ANRT indique que le marché continue d’être tiré par l’expansion de l’Internet, la très haute vitesse, les box 4G/5G et le partage d’infrastructures. Cela montre que l’écosystème entre dans une phase de montée en gamme technologique.  Mais, de l’autre côté, le pays est dans une phase de transition incomplète. L’ONU situe encore le Royaume au 90ème rang mondial de l’e-government development (EGDI) 2024, avec un score de 0,6841. Ce qui signifie que le progrès existe, mais que la maturité numérique de l’action publique reste perfectible.

 

F. N. H. : Pensez-vous que le Maroc peut réussir sa transition numérique ?

A. S. : Oui, le Maroc peut réussir sa transition numérique, mais à une condition de passer d’une logique d’équipement à une logique d’exécution. Le pays dispose aujourd’hui d’atouts objectifs, une stratégie nationale claire avec Digital Morocco 2030, une base télécoms solide, un positionnement régional crédible, une jeunesse connectée, une montée de l’écosystème startup et un début d’intégration de l’IA dans la vision publique. La stratégie officielle affiche d’ailleurs des objectifs très ambitieux, notamment faire entrer le Maroc dans le top 50 mondial de l’indice des services publics en ligne, créer 240.000 emplois directs dans l’économie numérique et ajouter 100 milliards de dirhams au PIB national à l’horizon 2030. Oui, mais pas automatiquement. La réussite dépendra moins des annonces que de la discipline d’exécution. Le Maroc réussira sa transition numérique s’il traite le digital comme un projet de souveraineté productive et non comme un simple chantier technologique. Cela veut dire : connecter, former, interopérer, sécuriser, produire localement des solutions, et surtout généraliser l’usage réel. Sinon, on risque une digitalisation d’apparence : beaucoup de plateformes, peu d’impact structurel. La 5G, le cloud, l’IA et la data peuvent faire décoller une nouvelle économie; mal gouvernés, ils peuvent aussi simplement moderniser la vitrine sans transformer le moteur.

 

F. N. H. : Quels sont les éléments sur lesquels il faut capitaliser pour relever un tel défi ?

A. S. : Il faut capitaliser d’abord trois fondamentaux techniques: la connectivité, les talents et le cloud. Ce n’est pas un hasard si la stratégie Digital Morocco 2030 les présente comme des accélérateurs, avec l’IA et l’usage inclusif comme dimensions transversales. Le premier capital du Maroc, ce n’est pas seulement son réseau, c’est sa capacité à transformer ce réseau en productivité et en solutions. Le deuxième capital, c’est le talent. Sans compétences numériques, le pays consommera les technologies des autres au lieu de produire les siennes. Le troisième capital, c’est la confiance: protection des données, cybersécurité, identité numérique, interopérabilité et qualité de service. Sans confiance, le citoyen hésite, l’entreprise attend, et l’investissement ralentit.  Il faut aussi capitaliser sur des secteurs à fort effet d’entraînement. Le digital marocain sera crédible s’il produit vite des gains mesurables dans l’administration, les paiements, la santé, l’éducation, l’agriculture intelligente, les services exportables, l’industrie 4.0 et la logistique. Autrement dit, il faut sortir d’une vision horizontale trop générale et entrer dans une logique de filières numériques. Le Maroc a une fenêtre stratégique : devenir non seulement un marché de consommation digitale, mais un hub de production de services, d’externalisation à plus forte valeur, de solutions govtech, fintech, agritech, healthtech et de services numériques exportables vers l’Afrique et l’Europe. Là se trouve la vraie bataille de valeur.

 

F. N. H. : Le cadre régissant ce domaine est-il adéquat pour atteindre les objectifs escomptés ?

A. S. : Le cadre existe, mais il n’est pas encore suffisant dans sa profondeur opérationnelle. Le Maroc dispose d’une base réglementaire importante, notamment avec la loi 09-08 sur la protection des données personnelles, l’action de la CNDP et l’encadrement rappelé récemment pour les usages de l’intelligence artificielle impliquant des données personnelles. C’est un socle utile, car aucune transition numérique sérieuse ne peut se faire sans protection des données, confiance juridique et mécanismes de contrôle.  Mais la vraie question n’est pas seulement celle du texte; c’est celle de l’effectivité. La Banque mondiale souligne que le Maroc doit encore accélérer sur l’interopérabilité, la qualité des services en ligne, la transparence des données et la cohérence d’exécution. Je dirais donc que le cadre est «nécessaire mais pas encore pleinement adéquat». Il faut maintenant un passage du cadre juridique au cadre de performance : gouvernance unifiée, standards communs, indicateurs de résultat, pilotage interministériel, culture de la donnée, et évaluation continue des usages réels. En matière de digital, un bon décret sans bon usage, c’est un PDF de plus. Or l’économie numérique, elle, ne lit pas les PDF : elle mesure les délais, les coûts, les interfaces et les résultats. 

 

 

 

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