Depuis près de trois décennies, le Maroc s'est engagé dans une profonde transformation de son modèle économique, fondée sur l'industrialisation, les infrastructures, la diversification productive et une insertion maîtrisée dans la mondialisation. Mais cette trajectoire est-elle suffisante pour parler de véritable souveraineté économique ? Dans cet entretien, Marouane Hatim, docteur et consultant en économie, membre de l'Association des économistes québécois et du Laboratoire interdisciplinaire de recherches en enseignement supérieur à l’université de Montréal, décrypte les ressorts de cette mutation ainsi que les fragilités et défis qui conditionneront la capacité du Royaume à convertir ses atouts en puissance économique durable.
Propos recueillis par Z. A.
Finances News Hebdo : Dans tout ce qui est «souveraineté économique» qu’a réussie à construire le Maroc au cours de ces 3 dernières décennies ? Où voyez-vous les vraies victoires ?
Marouane Hatim : La souveraineté économique peut être définie comme la capacité effective d'un État à déterminer de manière autonome ses choix de politique économique, à sécuriser les approvisionnements essentiels à son fonctionnement (énergie, alimentation, santé, technologies) et à capter une part croissante de la valeur ajoutée générée sur son territoire. Et ce, sans que ces choix ne soient dictés par des dépendances asymétriques vis-à-vis d'acteurs extérieurs. Dans la littérature, elle est souvent ramenée à la capacité d'un État à «être maître chez soi». C'est-à-dire à assurer durablement la prospérité de sa population en résistant aux chocs externes et en choisissant ses partenaires sur une base d'autonomie de décision. Elle se distingue de l'autarcie, qui en constitue la caricature.
Dans une économie mondialisée, aucun État n'est autosuffisant, et la souveraineté ne consiste pas à produire tout soi-même, mais à choisir ses dépendances, à les diversifier et à les rendre réversibles. Elle est ainsi moins un état qu'un rapport de force, moins un stock qu'une capacité stratégique. Son évaluation empirique mobilise dès lors des critères opérationnels : sécurité alimentaire et énergétique, capacité technologique, résilience industrielle, stabilité macro financière et gouvernance des investissements directs étrangers, plutôt que le degré d'isolement commercial. Le contexte mondial a profondément réhabilité ce concept, longtemps disqualifié par le consensus libéral des années 1990. Trois chocs successifs ont opéré ce renversement paradigmatique. Il s’agit de la pandémie de Covid-19, qui a révélé la fragilité des chaînes de valeur mondiales et la dépendance sanitaire des États; la guerre en Ukraine, qui a transformé l'énergie et l'alimentation en armes géoéconomiques; et la rivalité sinoaméricaine, qui a généralisé les logiques de Derisking, de Friend-shoring et de relocalisation sélective.
Les grandes puissances subventionnent désormais massivement leurs industries stratégiques (Inflation Reduction Act américain, mécanisme d'ajustement carbone aux frontières et alliances industrielles européennes, plans quinquennaux technologiques chinois), redessinant une géographie productive où la proximité, la fiabilité politique et la décarbonation deviennent des avantages comparatifs à part entière. C'est précisément dans cet interstice que s'inscrit la stratégie marocaine. Le Maroc a construit depuis l'accession au Trône du Roi Mohammed VI en 1999 une stratégie que l'on peut qualifier de souveraineté d'insertion, ou de souveraineté «insérée». Il s’agit de renforcer l'autonomie nationale non pas en se retirant de la mondialisation, mais en s'y insérant à des positions choisies (plateforme industrielle aux portes de l'Europe, détenteur d'une rente minière stratégique mondiale, futur exportateur d'énergie décarbonée, pivot économique entre l'Europe et l'Afrique), et en travaillant simultanément à réduire les dépendances jugées critiques : énergie fossile, intrants pharmaceutiques, vulnérabilité alimentaire.
Les «vraies victoires» de la période peuvent être analysées selon quatre dimensions complémentaires : productive, énergétique, logistique et institutionnelle. La dimension logistique et infrastructurelle conditionne toutes les autres. Le Maroc de 1999 était un pays au réseau autoroutier embryonnaire et sans port de rang mondial. Celui de 2026 dispose de plus de 1.800 kilomètres d'autoroutes, de la première ligne à grande vitesse du continent africain (Tanger-Casablanca, en cours d'extension vers Marrakech), et surtout de Tanger Med, devenu le premier port à conteneurs de la Méditerranée et d'Afrique, dont la connectivité, plus de 180 ports desservis, constitue l'épine dorsale de l'insertion marocaine dans les chaînes de valeur mondiales. L'ouverture prochaine de Nador West Med dotera le pays d'une seconde façade méditerranéenne en eaux profondes, tandis que le complexe Dakhla Atlantique prolonge cette logique vers l'Afrique de l'Ouest, positionnant le Royaume comme hub de transit entre l'Europe, l'Afrique et l'Atlantique.
La dimension productive enregistre le passage d'une économie tirée par le commerce et l'agriculture à une base industrielle structurée en écosystèmes, automobile, aéronautique, engrais, agro-industrie, textile de nouvelle génération, adossée à des plateformes intégrées (Tanger, Kénitra, Nouaceur, Jorf Lasfar). Cette industrialisation a permis d'intégrer le pays dans les chaînes de valeur globales, de stabiliser une partie de l'emploi industriel et de développer des compétences locales en ingénierie, maintenance, logistique et management de production. La dimension énergétique présente la trajectoire la plus significative du point de vue de la souveraineté. La dépendance énergétique du pays a reculé d'environ 98% en 2008 à près de 87,5% en 2024, grâce au déploiement massif des énergies renouvelables, complexe solaire Noor de Ouarzazate, parcs éoliens de Tarfaya et Boujdour, capacités renouvelables dépassant 40% du mix électrique installé en trajectoire vers l'objectif de 52% en 2030, et à une stratégie anticipative sur l'hydrogène vert.
Ce mouvement ne supprime pas la dépendance, mais il en change la nature. Il substitue aux importations fossiles des capacités nationales, réduisant la vulnérabilité aux chocs de prix internationaux. La dimension institutionnelle et macro-financière, enfin : une inflation historiquement maîtrisée, une Banque centrale crédible engagée dans la flexibilisation graduelle du régime de change, des réserves assurant plusieurs mois d'importations, et une signature souveraine consacrée par le relèvement de la notation du Royaume dans la catégorie Investment grade par S&P Global Ratings en 2025. À ces quatre dimensions s'ajoute une méthode : celle des politiques sectorielles contractualisées, Plan émergence puis Plan d'accélération industrielle, Plan Maroc Vert puis Génération Green, visions touristiques successives, stratégie Digital Morocco 2030, articulant État stratège, capital national et investisseurs internationaux. Enfin, l'expansion des champions nationaux en Afrique subsaharienne (banques, assurances, télécommunications, OCP) a doté le Royaume d'une profondeur stratégique continentale qui est en soi un attribut de souveraineté : le Maroc n'est plus seulement récepteur d'investissements, il est devenu exportateur de capitaux et de savoir-faire.
F. N. H. : Comment qualifiriez-vous la transformation de l’économie marocaine ?
M. H. : La qualification la plus rigoureuse de l'évolution économique marocaine est celle d'une transformation structurelle sous contrainte d'ouverture : le pays ne s'est pas replié, il a réajusté sa spécialisation mondiale vers des segments où il dispose d'avantages comparatifs dynamiques (géographie, stabilité, ressources naturelles, proximité des marchés européens), en s'efforçant de convertir ces avantages en capacités locales durables. En un quart de siècle, le profil exportateur s'est métamorphosé : aux exportations traditionnelles de produits primaires et de textile de sous-traitance se sont substitués des ensembles industriels complexes. L'automobile constitue depuis plusieurs années le premier poste d'exportation du Royaume, près de 15 milliards d'euros en 2024, devant les phosphates et dérivés, l'agroalimentaire et une aéronautique en croissance rapide (+14,9% en 2024). Le taux d'intégration locale de la filière automobile, supérieur à 60%, atteste qu'il ne s'agit plus d'assemblage périphérique mais d'un écosystème productif dense, stratégie de clusters et de zones franches intégrées illustrant une politique de montée en gamme plutôt qu'une simple substitution de secteurs.
La même logique s'observe dans le tourisme: le dépassement du seuil de 17 millions d'arrivées en 2025, record continental, s'accompagne d'un repositionnement délibéré visant à réduire la dépendance au volume et à la saisonnalité (tourisme culturel et patrimonial, segment MICE et haut de gamme, tourisme intérieur, événementiel sportif de rang mondial), dont la co-organisation de la Coupe du monde 2030 constitue l'horizon structurant. Cette requalification répond à un double objectif de souveraineté : mieux maîtriser les flux et leurs retombées territoriales, et réduire la vulnérabilité aux crises globales du secteur. Il convient toutefois de qualifier cette évolution avec la prudence scientifique requise : la transformation est réelle mais inachevée. La part de l'industrie manufacturière dans le PIB progresse lentement, l'emploi industriel ne croît pas au rythme des exportations, et l'économie demeure duale, un secteur exportateur moderne et intégré coexistant avec un vaste secteur informel à faible productivité. L'économie du développement enseigne que c'est la diffusion de la productivité, davantage que la performance des enclaves exportatrices, qui fait les décollages durables.
F. N. H. : Il y a des secteurs où vous dites «non, c'est pour les Marocains seulement» ? Ou tout est ouvert au capital étranger ?
M. H. : La question des secteurs «pour les Marocains seulement» renvoie à la tension entre souveraineté et ouverture. La pratique marocaine distingue de facto trois catégories: secteurs pleinement ouverts aux IDE, secteurs où l’IDE est fortement encouragé mais encadré par des partenariats locaux, et secteurs stratégiques où la présence de l’État ou d’acteurs nationaux est dominante. Les industries exportatrices (automobile, aéronautique, textile, assemblage) sont largement ouvertes, avec une forte présence de multinationales comme Renault ou Boeing et leurs écosystèmes. D’autres domaines, comme les télécommunications, l’énergie et les infrastructures portuaires, combinent capital étranger et contrôle régulatoire national, via des autorités indépendantes et des entreprises publiques ou semi-publiques. Les secteurs considérés comme stratégiques pour la souveraineté (phosphates et dérivés, partie de la finance, certaines infrastructures critiques), restent dominés par des acteurs nationaux, comme l’Office chérifien des phosphates (OCP), même si ces acteurs eux-mêmes sont mondialisés via leurs réseaux d’exportation. La frontière n’est donc pas un interdit absolu au capital étranger, mais une architecture de gouvernance où les actifs jugés vitaux pour l’autonomie de décision demeurent sous maîtrise marocaine, tandis que l’investissement international est utilisé comme levier de montée en gamme et de financement.
F. N. H. : Le Maroc a 75% des réserves mondiales de phosphate. Comment valoriser cet atout ?
M. H. : Détenir environ 75% des réserves mondiales de phosphate confère au Maroc un pouvoir structurel sur un intrant clé de la sécurité alimentaire globale. Mais cette ressource ne crée de souveraineté que si elle est transformée en capacités industrielles, technologiques et diplomatiques. La création d’une chaîne de valeur intégrée autour du phosphate (extraction, transformation chimique, production d’engrais, R&D agronomique, développement de solutions adaptées aux agricultures du Sud) illustre cette valorisation stratégique. La question pertinente n'est cependant pas celle de la détention, mais celle de la valorisation, et elle admet une réponse en quatre niveaux. Le premier est la montée en chaîne de valeur.
Le basculement, opéré depuis une décennie par l'OCP, de l'exportation de roche brute vers celle d'acide phosphorique et surtout d'engrais finis et personnalisés qui multiplie la valeur captée par tonne extraite et fait du Groupe l'un des premiers producteurs mondiaux d'engrais phosphatés. Le deuxième est la valorisation servicielle et cognitive : adossement de l'université Mohammed VI Polytechnique au Groupe, cartographie des sols africains, agronomie de précision, le phosphate devenant le support d'une exportation de savoir. Le troisième est la valorisation géoéconomique. Dans un marché mondial tendu par le retrait partiel des exportations chinoises, la «diplomatie des engrais» marocaine en Afrique (programmes d'engrais adaptés et de soutien à la sécurité alimentaire du continent), convertit la rente en influence et en parts de marché futures sur le continent qui connaîtra la plus forte croissance de demande alimentaire du siècle. Le quatrième niveau, prospectif, est l'intégration circulaire avec la transition énergétique. L'ammoniac vert produit localement à partir d'hydrogène renouvelable permettrait de décarboner la production d'engrais azotés-phosphatés et d'affranchir l'OCP de ses importations d'ammoniac, bouclant ainsi souveraineté minière et souveraineté énergétique. La valorisation de l'atout phosphatier réside donc dans cette transsubstantiation progressive : transformer le fruit de l'extraction en rente d'intelligence et une position de fournisseur en position de puissance agroindustrielle systémique.
F. N. H. : Le Maroc importe 95% de son énergie, 80% de ses matières premières pharma. Est-ce une sorte de mauvaise dépendance ?
M. H. : L'analyse serait complaisante si elle éludait le passif. Malgré la trajectoire de résorption engagée, le Maroc importe encore l'essentiel de son énergie primaire, la dépendance énergétique demeurant proche de 87,5% en 2024 après avoir culminé à 98% en 2008, et une proportion estimée à 70-80% de ses intrants et produits pharmaceutiques. Le déficit commercial, creusé à plus de 353 milliards de dirhams en 2025 sous l'effet de la progression des importations de biens d'équipement et de consommation, matérialise comptablement cette asymétrie structurelle. Faut-il y voir une «mauvaise dépendance»? La théorie suggère une réponse nuancée, fondée sur la distinction entre dépendance et vulnérabilité : une dépendance devient problématique lorsqu'elle n'est ni diversifiée, ni contractuellement sécurisée, ni contrebalancée par des secteurs où le pays dispose d'un pouvoir de négociation propre.
Au regard de ces critères, la dépendance énergétique marocaine relève de la catégorie des dépendances subies mais travaillées : approvisionnements diversifiés sans exposition dominante à un fournisseur unique, capacité d'importation de GNL en développement, intégration dans des corridors énergétiques régionaux et, surtout, substitution progressive par les renouvelables et l'hydrogène, chaque mégawatt vert installé constituant une substitution d'importation. Elle se distingue en cela des dépendances structurelles et consenties qui caractérisent nombre d'économies comparables. La dépendance pharmaceutique est plus préoccupante car elle touche à la sécurité sanitaire et fut douloureusement éprouvée durant la pandémie. La réponse, création de capacités locales de production de vaccins et de biotechnologies, production de génériques, partenariats de R&D, généralisation de la protection sociale créant un marché domestique solvable, est cohérente mais récente, et son évaluation demandera une décennie. Le critère décisif de la souveraineté n'est pas l'autosuffisance totale, mais la capacité à encaisser des ruptures d'approvisionnement sans effondrement systémique. Sur ces deux fronts, le constat honnête est le suivant : la souveraineté marocaine est ici un projet, non un acquis. Ce qui la distingue, c'est l'existence d'une stratégie explicite de réduction des vulnérabilités, dotée d'instruments et de calendriers.
F. N. H. : Renault, Boeing, ce ne sont que des exemples qui prouvent que le Maroc devient un hub industriel. Estce une belle réussite selon vous ?
M. H. : L'implantation de Renault à Tanger puis de Stellantis à Kénitra, celle de Boeing, Safran et de près de 150 équipementiers aéronautiques autour de la plateforme de Midparc, sont incontestablement des réussites, mais leur interprétation exige de dépasser le registre du trophée. Un hub industriel se définit par la réunion de cinq attributs : une concentration de capacités productives intégrées, des infrastructures logistiques de classe mondiale, une main-d'œuvre qualifiée, un cadre réglementaire stable et une capacité de connexion simultanée à plusieurs marchés régionaux. Ce que les implantations de Renault et Boeing démontrent, c'est que le Maroc a réuni cette triade élargie, compétitivité logistique (Tanger Med), compétitivité des compétences (instituts de formation dédiés aux métiers de l'automobile et de l'aéronautique), crédibilité contractuelle de l'État, et qu'il est passé du statut de site d'assemblage à celui de site de sous-traitance sophistiquée, avec une part croissante de valeur ajoutée locale et des compétences en qualité, en ingénierie et en design.
Ce que ces implantations ne garantissent pas encore, c'est la capture des segments à plus forte valeur (conception, propriété intellectuelle, décision stratégique), qui demeurent majoritairement dans les maisons-mères. La littérature sur les chaînes de valeur mondiales qualifie cette position de Middle-income trap fonctionnel : le risque n'est pas l'échec, mais l'installation confortable dans le milieu de gamme. Comme le formule la doctrine énergétique et industrielle nationale, la souveraineté industrielle passe par la maîtrise de la chaîne de valeur, non par la seule présence de grandes marques internationales. La réponse marocaine à ce risque est identifiable (gigafactories de batteries en cours d'implantation, ambition d'une marque automobile nationale et d'un véhicule à hydrogène, centres de R&D), mais son succès dépendra de la variable la plus lente à construire : le capital humain scientifique et technique de rang mondial. C'est une belle réussite, donc, à condition de la lire comme un point d'étape : la transformation des hubs de production en plateformes d'innovation constitue l'étape suivante, non encore acquise.
F. N. H. : Combien de startups marocaines deviennent vraiment des géants économiques ? Pourquoi le Maroc n'a pas son «Spotify marocain», son «Amazon marocain» ?
M. H. : La question du «Spotify marocain» désigne l'écart le plus visible du modèle : aucune startup marocaine n'a, à ce jour, atteint le statut de géant technologique, quand l'Égypte, le Nigéria ou l'Afrique du Sud ont produit des licornes ou quasilicornes. L'explication est multifactorielle et documentée. Premièrement, l'étroitesse du capital-risque domestique : les volumes annuels levés par les startups marocaines demeurent inférieurs à ceux de leurs homologues égyptiennes ou kényanes, et le maillon de l'amorçage tardif (séries B et C) est quasi absent, contraignant les meilleures équipes à se domicilier à l'étranger pour lever. Deuxièmement, la taille du marché domestique adressable : 37 millions d'habitants, dont une part importante opère dans l'informel et en espèces, quand les modèles de plateforme exigent des marchés profonds et digitalisés, l'Égypte en compte 110 millions, le Nigéria 220. Troisièmement, des frictions institutionnelles longtemps dissuasives : réglementation des changes limitant l'expansion internationale rapide, lenteur des procédures de liquidation et de restructuration, faiblesse des mécanismes de sortie (marché boursier peu profond pour la tech, rares acquisitions par les grands groupes nationaux).
Quatrièmement, l'hémorragie des talents numériques vers l'Europe et l'Amérique du Nord, qui prive l'écosystème de ses fondateurs potentiels, tout en constituant, paradoxalement, une diaspora technologique mobilisable. Le diagnostic appelle cependant deux correctifs. D'une part, le choix implicite du modèle marocain a privilégié l'industrialisation lourde et les écosystèmes d'investissements directs étrangers sur l'économie de plateforme, un arbitrage de spécialisation, non une pure défaillance. D'autre part, les instruments correctifs sont désormais en place : Fonds Mohammed VI pour l'investissement doté d'un compartiment innovation, stratégie Digital Morocco 2030, zones d'accélération, et un vivier d'ingénieurs dont le coût-qualité attire les centres de développement mondiaux. L'hypothèse raisonnable est que la première génération de champions numériques marocains émergera moins du B2C grand public que des segments où le pays détient un avantage : fintech de l'inclusion et des transferts de la diaspora, agritech adossée à la donnée phosphatière et pédologique, greentech et gestion de l'eau, domaines où le marché intérieur constitue un laboratoire avant l'Afrique comme marché cible.
F. N. H. : Le Maroc a une position géographique, culturelle, politique unique. Comment ça crée de la valeur économique ?
M. H. : La position marocaine, à quatorze kilomètres de l'Europe, double façade atlantique et méditerranéenne, profondeur africaine et ancrage arabo-amazigh, n'est créatrice de valeur que parce qu'elle a été délibérément capitalisée. La géographie ne produit rien par elle-même : c'est l'articulation entre la position et les instruments qui la monétisent, Tanger Med qui convertit le détroit en plateforme logistique mondiale, le réseau d'accords de libre-échange (Union européenne, États-Unis, Agadir, ZLECAf) qui convertit la position en accès à plus de deux milliards de consommateurs, Casablanca Finance City qui convertit l'entre-deux en place de commandement régional, l'Initiative atlantique offrant aux pays du Sahel un accès à l'océan qui convertit la façade maritime en influence continentale. À cette géographie physique s'ajoute une géographie culturelle : le trilinguisme des élites, la familiarité simultanée avec les mondes européen, arabe et africain, et une diaspora de plus de cinq millions de personnes qui transfère annuellement plus de 115 milliards de dirhams, première source de devises du pays et pont cognitif permanent avec les économies avancées. En termes théoriques, le Maroc illustre la conversion d'une rente de situation en avantage construit : la position n'est plus subie comme périphérie de l'Europe mais exploitée comme centralité d'un espace euro-africain en formation. La co-organisation de la Coupe du monde 2030 avec l'Espagne et le Portugal en est la consécration symbolique, premier événement planétaire organisé conjointement par les deux rives du détroit.
F. N. H. : Le Maroc est stable contrairement à d'autres pays. Cela attire-t-il vraiment les investissements ?
M. H. : La stabilité institutionnelle marocaine, continuité monarchique, prévisibilité des orientations stratégiques par-delà les alternances gouvernementales, sécurité maintenue dans une région en turbulence, fonctionne économiquement comme un actif: elle abaisse la prime de risque exigée par les investisseurs, allonge leur horizon temporel et autorise des engagements irréversibles. Un constructeur automobile qui immobilise des milliards dans une usine, un fonds d'infrastructure qui finance un port sur trente ans, un consortium énergétique qui réserve un foncier pour un demi-siècle n'achètent pas seulement des coûts de facteurs compétitifs. Ils achètent la probabilité que les règles du jeu de l'année trente ressemblent à celles de l'année une. Le retour du Royaume dans la catégorie Investment grade en 2025, la souscription massive de ses émissions obligataires internationales et la progression régulière des investissements directs étrangers en constituent la validation par les marchés. Il faut cependant conclure ce point par la mise en garde qui en fait une analyse et non un plaidoyer : la stabilité n'est un actif durable que si elle est inclusive. Les vulnérabilités sociales documentées (chômage des jeunes, inégalités territoriales, secteur informel, stress hydrique affectant le monde rural), constituent le passif latent de cet actif. La soutenabilité de la stabilité marocaine dépendra de la capacité du modèle à diffuser vers le corps social les gains de la souveraineté économique qu'il a construite au sommet. C’est tout l'enjeu du chantier de l'État social engagé depuis 2021, dont l'évaluation constitue un agenda de recherche en soi.
F. N. H. : Que révèle la comparaison internationale de la souveraineté économique marocaine ?
M. H. : La singularité du modèle marocain ressort avec netteté de la comparaison internationale. À la différence des pétromonarchies du Golfe, dont la souveraineté économique repose sur la conversion financière d'une rente d'hydrocarbures, fonds souverains, diversification par acquisition, le Maroc a dû construire la sienne sans rente énergétique, par l'accumulation patiente d'actifs productifs et logistiques; sa rente phosphatière, loin d'être thésaurisée, a été réinvestie en capacités industrielles et cognitives. Face au Vietnam, archétype de l'insertion manufacturière dans les chaînes de valeur asiatiques, le Maroc présente une trajectoire analogue d'industrialisation par l'investissement étranger. Mais il s'en distingue par la conservation d'un contrôle national sur ses actifs stratégiques et par une projection capitalistique propre vers son continent, dimension dont l'économie vietnamienne, plus intensément intégrée mais plus dépendante des donneurs d'ordre, demeure dépourvue.
La comparaison avec la Turquie révèle un contraste de méthode : là où Ankara a adossé son ambition souveraine à une base industrielle nationale ancienne et à un vaste marché intérieur, au prix d'une instabilité macro-financière récurrente, Rabat a privilégié l'orthodoxie monétaire et la crédibilité extérieure, acceptant un développement plus lent mais moins volatil. Enfin, au regard des économies de nationalisme des ressources, l'Indonésie et son interdiction d'exporter le nickel brut, le Chili et sa stratégie du lithium, le Maroc pratique une variante plus coopérative de la même logique : plutôt que de restreindre l'accès à sa ressource, il en remonte la chaîne de valeur tout en la convertissant en instrument d'influence Sud-Sud. De cette mise en perspective se dégage la spécificité marocaine : une souveraineté qui ne repose ni sur la rente, ni sur la taille du marché intérieur, ni sur la coercition commerciale, mais sur la combinaison, rare parmi les économies intermédiaires, d'une position géographique capitalisée, d'une stabilité institutionnelle monétisée et d'une constance stratégique inscrite dans le temps long. Enfin, la souveraineté économique n'est jamais acquise. C’est un processus. Celle du Maroc a franchi en vingt-sept ans le seuil qui sépare les économies qui subissent la mondialisation de celles qui la négocient. Le prochain quart de siècle dira si elle franchit le second seuil, celui qui sépare les économies qui négocient la mondialisation de celles qui contribuent à en écrire les règles.