Oued El Maleh: désert économique aux alentours du barrage

Oued El Maleh: désert économique aux alentours du barrage

La baisse drastique des réserves en eau et le manque de pluie se sont répercutés négativement sur la région. De nombreuses personnes exerçant dans l’agriculture, le tourisme, le commerce et la pêche lancent un cri de détresse.

 

Par C. Jaidani

Le Maroc est secoué par une vague de sécheresse sans précédent qui nous rappelle celle des années 80. En réponse à cette situation, les autorités ont décidé des mesures drastiques pour la préservation des ressources hydriques, que ce soit pour des usages agricoles, industriels ou domestiques. Plusieurs périmètres irrigués ont vu les approvisionnements d’eau chuter sensiblement. Les activités consommatrices d’eau comme les hammams et les sites de lavage de voitures ont été contraintes de réduire leur nombre de jours d’ouverture.

Dans le monde rural, le déficit hydrique a eu des effets importants. Habituée à une alternance année humide - année sèche, la population rurale arrive à peine à tenir le coup, car le Maroc connaît six années successives de sécheresse. Au niveau des lacs artificiels créés par les barrages, l’ampleur du phénomène est nettement visible. Ces lieux sont connus pour être propices pour différentes activités comme l’agriculture, le tourisme, les loisirs, la chasse ou la sylviculture. Aux abords du lac Oued El Maleh, à une trentaine de kilomètres de Casablanca, c’est un climat de désolation qui sévit. Jadis, à partir du mois de janvier, on pouvait découvrir un beau panorama, avec un paysage plein de verdure où le bétail broutait sereinement. En pareille période, une température très fraîche était ressentie. Ce qui ne fut pas le cas pour ce mercredi 24 janvier 2024, où le thermomètre affichait 29°C.

La plupart des personnes rencontrées sur place portaient des vêtements légers. Le réchauffement climatique est devenu une réalité et un phénomène structurel. Inquiétude des riverains Les habitants de cette région ne cachent pas leurs inquiétudes. Habitués aux diktats du climat avec qui ils ont cohabité pendant des années, ils n’en peuvent plus maintenant. Redouane Haddaj, un agriculteur dont l’exploitation est à quelques centaines de mètres du barrage Oued El Maleh, raconte le calvaire qu’il vit au quotidien. Outre l’élevage ovin, bovin et avicole, il dispose de quatre hectares d’arboriculture, notamment des oliviers, des figuiers, des grenadiers et d’autres hectares de céréaliculture. Le manque d’eau a impacté sérieusement toutes ses activités.

«Les temps ont beaucoup changé. Auparavant, lors de la période hivernale, je pompais rarement de l’eau à partir des eaux souterraines. Mais avec la succession des années de sécheresse et la baisse de la nappe phréatique alimentée par les eaux du barrage, le puits, notre seule source d’eau, est en voie de tarissement. J’ai été contraint de procéder à un nouveau forage qui m’a coûté 55.000 DH. Je n’avais pas le choix, sinon je devais tout arrêter et chercher une autre activité. Les cultures bours n’arrivent plus à pousser et à croitre. Pour maîtriser les charges, j’ai réduit mon bétail (de 20 bovins et 100 ovins, à 4 bovins et 20 ovins). Mais je travaille à perte. J’accuse un déficit cumulé de plus de 70.000 DH. Je n’ai plus de visibilité : l’aliment de bétail n’a cessé de flamber, le carburant aussi. Les prix des intrants ont quasiment triplé par rapport à la normale. En revanche, les recettes ont stagné. L’aliment subventionné distribué par l’Etat ne suffit même pas pour l’alimentation d’une journée. On constate cette année que l’offre de la paille est en diminution. Car ce produit amortissait la hausse des prix des aliments. Ce qui n’est pas le cas cette année. La botte de paille était auparavant négociée en cette période à 15 - 20 DH. Actuellement, elle dépasse les 50 DH», raconte Haddaj.

Outre le cheptel, l’état végétatif des cultures est lui aussi fortement impacté. La hauteur du blé ne dépasse pas les 8 cm, alors qu’en pareille période, elle s’établissait en moyenne à 20 - 25 cm. Si l’évolution des céréales se poursuit à ce rythme, les fellahs auront beaucoup de difficultés pour réaliser les moissons. L’arboriculture n’est ravitaillée qu’à partir des eaux des puits. Dans cette région, la profondeur atteignait jadis en moyenne de 50 à 60 mètres; actuellement il faut forer au-delà de 100 mètres, ce qui entraîne des frais de pompage très chers. «L’Etat doit revoir à la baisse les prix des panneaux solaires ou les subventionner. C’est la source d’énergie la plus utilisée par les petits fellahs, car elle permet une économie des charges et a un effet favorable sur l’environnement», poursuit Haddaj. La situation que vit cet exploitant est similaire à celle des autres de la région qui souffrent en silence. Face à la baisse de leurs revenus, de nombreux fellahs ont changé d’activité pour s’adonner à d’autres métiers plus rentables. Ce qui n’est pas le cas de Redouane Haddaj. «C’est l’amour de l’agriculture et l’attachement à la terre de mes ancêtres qui m’incitent à résister. Par le passé, j’ai eu l’occasion d’immigrer à l’étranger ou de changer de métier, mais j’ai préféré garder mon statut d’agriculteur. Je me demande souvent jusqu’à quand ? Une ou deux autres années de sécheresse encore et je n’aurai plus le choix, autrement je n’aurai pas de quoi nourrir ma famille», se désole-t-il.

 

Un taux de remplissage en régression
Le barrage de Oued El Malleh a été lancé en 1930. Il a été inauguré par Feu le Roi Mohammed V. Il avait pour mission la lutte contre les inondations, la production de l’eau potable et l’électricité ainsi que l’irrigation. Il disposait d’une capacité de retenue d’eau de 25 millions de m3 . Mais au fil des ans et avec le phénomène de l’envasement, sa capacité a été réduite à 5 millions de m3 seulement. Les fortes pluies de fin 2001 avaient inondé Mohammedia, montrant que la durée de vie du barrage arrivait à sa fin. Les autorités ont décidé alors de construire un nouveau barrage à quelques mètres en aval du premier. Le nouvel ouvrage aura une capacité de 50 millions de m3 . Pendant, les premières années de son inauguration, il affichait un taux moyen de remplissage de 60%. Mais actuellement, ce taux est descendu à 24% seulement.

 

Si l’agriculture est la plus frappée par les aléas du climat, d’autres activités aux alentours du barrage sont aussi malmenées. Les activités aquatiques en net ralentissement Le lac d’Oued El Maleh sert également à plusieurs activités aquatiques, comme la planche à voile, le ski nautique, le kayak ou la pêche. Plusieurs opérateurs ont lancé des projets dans ces créneaux vu les marges bénéficiaires qu’ils génèrent. Mais avec la baisse des réserves en eau du barrage et l’absence d’un climat printanier, ces activités tournent au ralenti. «Le lac d’Oued El Maleh est une zone touristique par excellence. Il connaît une forte affluence, surtout au cours du printemps et les week-ends. Les visiteurs viennent de plusieurs villes comme Casablanca, Mohammédia, Settat, El Jadida ou Rabat. Notre activité connaissait un grand succès, des clients faisaient la queue pendant des heures. Ce qui n’est pas le cas actuellement, où seulement quelques gargotes fonctionnent, à cause de la baisse du pouvoir d’achat, le manque de verdure et le paysage désolant. Nous avons dû réduire l’effectif pour maîtriser les charges», indique Said Aguenaou, responsable des activités nautiques au complexe touristique O’Lac. «Nous sommes confiants pour l’avenir. Le retour de la pluie et de la verdure devrait permettre un réapparition en masse des visiteurs. Le lac Oued El Maleh reste le site naturel le plus proche de Casablanca. C’est un lieu de loisirs qui est à la portée de toutes les bourses. La région de Casablanca-Settat a annoncé un programme de 30 millions de DH pour sa réhabilitation, notamment l’entretien et l’élargissement de la route, le reboisement et des services d’assainissement», explique-t-il.

Le vent d’espoir que véhicule Aguenaou n’est pas partagé par les personnes exerçant des petits métiers aux alentours du lac. Mostafa Kamal est un septuagénaire qui a exercé durant toute sa vie le métier de fellah. Mais face aux changements climatiques de ces dernières années, il a abandonné sa terre pour se consacrer à un petit commerce à destination des touristes, comprenant la vente de thé à la menthe, de tagines et de certains produits agricoles comme le petit lait, les œufs, le beurre... «Je ne suis plus en forme pour exercer l’agriculture, d’autant plus qu’elle n’est plus rentable. Le manque de pluie et la chaleur ont réduit sensiblement le volume d’eau du barrage. Cela s’est répercuté négativement sur toutes les activités de la région. Je propose actuellement des services à destination des visiteurs du lac, cela m’assure au moins de quoi vivre. La baisse des touristes a réduit sensiblement mon revenu et je n’arrive pas à subvenir à tous mes besoins. Ma femme a plusieurs maladies chroniques et a besoin d’un traitement très coûteux. Sans l’aide de mes enfants dont la plupart travaillent à Casablanca, je ne pourrais pas tenir le coup», note-t-il. 

 

 

 

 

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