Les médinas marocaines continuent de figurer parmi les principaux atouts touristiques du Royaume. Derrière leurs remparts se déploient des espaces vivants où se mêlent patrimoine, artisanat et traditions séculaires. Entretien avec Zineb Charaï, maître de conférences spécialiste du tourisme, du patrimoine, de l’identité et de l’interculturalité.
Finances News Hebdo : Quelle place occupent aujourd’hui les médinas dans l’attractivité touristique du Maroc ?
Zineb Charaï : Les médinas marocaines sont incontestablement primordiales dans l’attractivité touristique du Royaume. Je dirai même qu’au travers des activités artisanales qu’elles abritent généralement, elles représentent les vitrines des identités et des cultures locales, qu’elles soient amazighes, arabes ou encore hébraïques. À mon sens, l’attrait majeur de ces médinas réside dans leur profondeur historique et leur richesse patrimoniale. Prenons l’exemple de la plus ancienne entité du Maroc, dont je suis moimême originaire, la médina de Fès. Édifiée dans le courant du VIIIème siècle, elle se caractérise par une structure et une organisation socioéconomique et culturelle séculaire, qui a su résister au passage du temps et aux diverses agressions extérieures (protectorat franco-espagnol, ouverture médiatique, mondialisation, évolution des NTIC, etc.). Classée au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco depuis 1981, la médina de Fès représente un territoire préservé, authentique et traditionnel quasi-immuable, puisqu’elle n’a connu que très peu d’évolution depuis sa fondation.
À ce propos, une enquête que j’ai publiée en 2025 sur l’évolution du mode de fonctionnement des corporations artisanales fassies démontre que ces dernières n’ont connu aucune modification majeure depuis leur apparition au cours du XIVème siècle, hormis la nouvelle réglementation de l’artisanat de 2020 qui concerne la structuration et/ ou la restructuration des métiers artisanaux. Outre l’évolution culturelle propre à toutes les civilisations humaines et qui se manifeste ici principalement par l’adaptation des productions artisanales aux attentes et aux goûts des touristes occidentaux, le mode de fonctionnement et la structure pyramidale des corporations artisanales demeurent inchangés depuis leur fondation. Riche d’un fort patrimoine immatériel qui reflète la richesse millénaire et les savoir-faire ancestraux des maîtres-artisans locaux, la médina de Fès est l’une des mieux préservées au monde. Son authenticité culturelle et patrimoniale fait sa renommée internationale, à l’instar des autres médinas du pays qui jouissent encore, pour certaines, de leur authenticité culturelle. Je pense que c’est là où réside l’attrait touristique principal des touristes pour les médinas marocaines.
F. N. H. : Pourquoi les médinas continuent-elles d’être parmi les sites les plus recherchés par les visiteurs nationaux et internationaux ?
Z. Ch. : Tout simplement parce qu’elles fascinent, intriguent et charment le visiteur. Mystérieuses, profondes et parfois impénétrables, la singularité des médinas marocaines leur confère une aura particulière qui attire autant les locaux que les touristes étrangers. Les nationaux fréquentent régulièrement les médinas pour faire leurs emplettes (produits cosmétiques et comestibles du terroir) et acheter des articles d’artisanat (vêtements, bijoux, poterie, ustensiles en tout genre, etc.). Les visiteurs internationaux, quant à eux, sont souvent attirés par l’authenticité, l’histoire, la culture et le patrimoine inhérent aux cités antiques. Ainsi, dans l’enceinte des médinas du Royaume, les touristes admirent les vestiges d’un passé lointain, qui ne se révèle pas si lointain que cela finalement, puisqu’autour de majestueux monuments historiques subsistent encore des modes de vie pour le moins traditionnels et souvent conservateurs, qui attirent sans conteste les occidentaux. De plus, la majorité des médinas marocaines ont bien été préservées et jouissent encore de leur authenticité culturelle et patrimoniale. La preuve en est que les plus prestigieuses figurent sur la liste du patrimoine universel de l’humanité de l’Unesco (Fès, Marrakech, Tétouan, Meknès, Essaouira et Rabat).
F. N. H. : Comment les attentes des touristes ont-elles évolué ces dernières années en matière de tourisme culturel et patrimonial ?
Z. Ch. : Il se trouve que je viens de présenter en mai dernier les résultats d’une recherche scientifique au congrès de l’ACFAS au Québec, qui porte justement sur le sujet. Celle-ci a permis de constater une évolution de la figure du touriste, qui semble de plus en plus vouloir renouer avec la tradition du voyage culturel. En effet, le touriste contemporain apparaît en quête d’une authenticité perdue au profit de l’industrialisation et de la modernité. Une sorte de goût nostalgique pour un passé fantasmé et authentique, qu’il espère sans doute retrouver dans la destination choisie, ne serait-ce que le temps d’un séjour, qui lui permettra de se rapprocher des valeurs d’antan. En outre, les conclusions de cette étude révèlent une montée de l’authenticité comme valeur centrale de l’expérience touristique du XXIème siècle, puisque les touristes paraissent vraisemblablement être à la recherche de la tradition dans les territoires visités. Néanmoins, l’authenticité qui est trop souvent théorisée dans les discours commerciaux et la propagande touristique, peut ne pas être observée sur le terrain au sein des destinations touristiques, avec une tendance à la raréfaction et/ou à l’artificialisation. Tout comme le culte de l’exotisme, le culte de l’authenticité est assurément omniprésent dans le domaine du tourisme, en tant qu’attrait touristique de premier ordre pour les occidentaux. Ainsi, pour répondre aux attentes des visiteurs, on assiste à une sorte de mise en scène de l’authenticité culturelle.
Les pays récepteurs de tourisme international vont chercher à recréer l’authenticité à travers une mise en scène de la culture et du folklore local, c’est ce que l’on appelle la folklorisation culturelle. Généralement, le recours à la folklorisation d’une culture signifie bien souvent que cette dernière ne produit plus ou très peu la tradition. Pourtant, on assiste à une certaine folklorisation culturelle de sociétés qui jouissent encore de leur authenticité culturelle. Ce phénomène est particulièrement en vogue dans certaines régions du Royaume du Maroc où l’on cherche parfois à recréer l’authenticité pour la seule récréation des touristes étrangers. Toutefois, la reproduction, souvent à grande échelle, parfois même en série, de rites et de rituels sacrés ou tout du moins pour ceux et celles qui les pratiquent selon des traditions ancestrales, de célébrations diverses et variées, de danses et de chants ethniques, etc., en dehors de leur contexte, ne pourrait que les dénaturer en les privant de leur valeur d’origine, au travers de mises en scène souvent exubérantes, empreintes d’exotisme. Il faut donc prendre toutes les précautions nécessaires afin d’éviter de faire de cet engouement touristique pour l’authenticité, une menace pour la préservation des identités culturelles locales.
F. N. H. : Quels sont les principaux atouts qui distinguent les médinas marocaines des autres destinations patrimoniales de la région Méditerranée ?
Z. Ch. : La Méditerranée est le berceau des principales civilisations humaines. En cela, le pourtour méditerranéen regorge de vestiges du passé et de ruines historiques témoignant de la grandeur des civilisations antiques. Les trésors patrimoniaux du bassin méditerranéen sont presque innombrables, certains encore inconnus car engloutis sous terre ou dans les fonds marins. Longtemps considérée comme le centre du monde, la Méditerranée a souvent été le terrain de croisades religieuses, de guerres civiles et de catastrophes naturelles qui ne lui ont pas toujours permis de sauvegarder son patrimoine. Aujourd’hui encore, l’instabilité géopolitique de la région menace le patrimoine culturel méditerranéen. Dans ce sens, je pense que le principal atout des médinas marocaines est sans doute leur état de conservation. Durant le protectorat français, le Général L.H.G Lyautey, en mission dans le Royaume, qui se présentait lui-même comme un passionné d’histoire, de religion, de culture et d’art, a mis un point d’honneur à protéger le patrimoine marocain tant matériel qu’immatériel, en adoptant une politique de préservation culturelle. Ainsi, toutes les médinas du Maroc ont été entièrement préservées et sauvegardées. Depuis l’indépendance du Royaume en 1956, l’Etat marocain, sous l’égide de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assite, ne cesse d’œuvrer pour la préservation des médinas du Royaume. Plusieurs projets de restauration et/ou de réhabilitation ont été portés à terme et de nombreux autres sont en cours dans la majorité des vieilles villes. Ceci dit, on ne peut décemment pas réduire l’attractivité touristique des médinas chérifiennes à leur seul état de conservation. Ce qui fait leur unicité, c’est qu’elles représentent de véritables musées culturels vivants à ciel ouvert. Contrairement à beaucoup de cités antiques quasi-figées dans le temps, les médinas marocaines regorgent d’activités économiques et socio-culturelles. Dans leur enceinte se mêlent traditions et cultures. Elles sont les théâtres des expressions culturelles de la mosaïque pluriculturelle marocaine. Riches d’une diversité ethnique et culturelle, les médinas sont, à mon sens, le meilleur atout touristique et patrimonial du Royaume chérifien.
F. N. H. : Comment concilier valorisation touristique, préservation du patrimoine et maintien de la vie locale au sein des médinas ?
Z. Ch. : La question du tourisme et du patrimoine est au cœur des polémiques scientifiques et sociopolitiques depuis la massification du tourisme dans les années soixante. D’un côté, on affirme que le tourisme représenterait une véritable menace pour la préservation du patrimoine culturel et le maintien des identités locales des pays récepteurs de tourisme international. D’un autre côté, on soutient que la mise en tourisme d’un territoire permettrait l’émergence d’une conscience du patrimoine chez les locaux ce qui, in fine, encouragerait les processus de patrimonialisation. Selon moi, le développement d’un tourisme culturel dans une région favorise incontestablement la valorisation patrimoniale. La véritable attractivité touristique du patrimoine culturel incite les pouvoirs publics et la population locale à la mise en place d’actions de préservation et de restauration du patrimoine. Néanmoins, le véritable attachement culturel et identitaire des Marocains encourage et favorise également la patrimonialisation. Pour répondre à votre question, il serait quasiment impossible de développer une activité touristique autour des médinas marocaines sans y associer les habitants locaux.
Ces derniers, en plus d’incarner l’âme des médinas, font en quelque sorte partie du patrimoine culturel. En demeurant dans des logements traditionnels et en perpétuant des us et coutumes ancestrales, les habitants des médinas contribuent à pérenniser un mode de vie séculaire. Je pense particulièrement aux artisans qui vivent et travaillent dans les médinas du Royaume. L’artisanat marocain dans toute sa diversité, en tant que forme d’expression culturelle, peut à lui seul maintenir la vie socioculturelle et économique des médinas, j’en suis convaincue. Je pense sincèrement que la viabilité de celles-ci dépend en grande partie de l’activité artisanale, garante de la pérennisation culturelle. Pour conclure je pense qu’il faut encourager le développement du tourisme dans les médinas du Royaume chérifien, sous couvert de maîtriser l’expansion de celui-ci, dans une perspective de protection culturelle et patrimoniale. La maîtrise du tourisme, qui consiste, selon moi, à contrôler et/ou à réguler les flux touristiques dans les espaces fragiles, est primordiale pour la viabilité du tourisme culturel et patrimonial. Pour finir, je pense qu’il faut encourager le maintien des activités artisanales, dans la mesure du possible, dans l’enceinte des médinas du Royaume afin de garantir leur continuité.