Désancrage des anticipations et inertie de l’inflation

Désancrage des anticipations et inertie de l’inflation

Jusqu’au troisième trimestre de l’année 2021, l’inflation anticipée oscillait autour d’une moyenne de 1,3%, et ce d’après les chiffres de l’enquête trimestrielle menée par Bank Al-Maghrib sur les anticipations d’inflation auprès des experts financiers. Depuis lors, ce taux a plus que doublé et tourne actuellement atour d’une moyenne de 3,3%, avec un pic inédit de 4,8% enregistré au dernier trimestre de l’année 2022.

Ce désancrage des anticipations s’est conjugué à une forte hausse du niveau général des prix, initiée par un choc d’offre exogène dont la persistance explique celle du taux d’inflation. Ce dernier, et en l’espace d’une année, est passé de 1,4% au troisième trimestre 2021 à pas moins de 8,1% au troisième trimestre de l’année 2022. 

Dans ces données, il semble que le désarroi de la politique monétaire consiste à décélérer une inflation qui manifeste une inertie intrinsèque, tant elle est poussée par la persistance du choc exogène qu’elle est tirée par des anticipations à court de repère. Une inertie qui risque, à moyen terme, de malmener l’économie vers un retournement de cycle, prolongeant ainsi le délai d’ajustement des prix, en dépit du resserrement monétaire implémenté par Bank Al-Maghrib.

Théoriquement, le profil nouveau-keynésien de la courbe de Phillips, qui sert aujourd'hui de cadre analytique à la dynamique de l'offre, suppose que l'inflation observée dépend, entre autres, mais en grande partie, de ses valeurs anticipées. Dans ce sillage, un choc d'offre, tel que le choc énergétique qu’a subi le Maroc, continuera de pousser les prix vers le haut tant que le taux d’inflation anticipé demeure en deçà du taux observé. La raison en est fort simple : les taux d'intérêt réels, lesquels dépendent du taux d'inflation anticipé et desquels dépend la demande, devraient être revus à la hausse en vue d’atténuer la propulsion du choc initial. Décélérer l’inflation, ou du moins sa composante sous-jacente liée à la demande intérieure, implique donc un alignement des anticipations aux réalisations. Cela dit, deux scénarios s’imposent et s’interposent contre l’optimalité de cet alignement. 

Le premier scénario serait une décélération graduelle de l’inflation qui fait écho la dissipation des effets impulsifs du choc, alors que le taux anticipé demeure maintenu à des niveaux relativement élevés. Chemin faisant, l’économie entamerait indubitablement une phase de récession due à des conditions financières encore et toujours rigoristes. Dans ce cas, un délai supplémentaire est à prévoir pour venir à bout du cycle de resserrement monétaire et ramener l’activité économique à son état stationnaire.

Non moins plausible parait le deuxième scénario, où l’alignement du taux d’inflation anticipé sur le taux réalisé se maintient et dure dans le temps. Dans une telle configuration, les pressions inflationnistes s’estompent et l’économie opère à la limite de ses capacités potentielles, avec une croissance autour de sa tendance de long terme. Toutefois, ce nouvel équilibre serait associé à un taux d’inflation durablement élevé.

Quoi qu’il en soit, l’inertie de l’inflation serait incontournable et, le cas échéant, incorrigible. Dépendamment du cas, elle peut ralentir le processus de désinflation, comme elle peut carrément le mettre en panne. Il n’en demeure pas moins que dans ce contexte d’incertitude qui perdure, l’ancrage des anticipations d’inflation peut permettre de privilégier un scenario plutôt que l’autre. 

On serait donc tenté d’aborder les questions relatives au degré d’enracinement des anticipations dans un repère de long terme, avec tout ce que cela suppose en termes de crédibilité de la Banque centrale et transparence de la politique monétaire. Sauf que la priorité aujourd’hui est de s’interroger sur l’existence même de ce repère. Dit autrement et de manière directe : avons-nous aujourd’hui une cible d’inflation à la conduite de la politique monétaire ?

Le fait est qu’à date d’aujourd’hui, la valeur du taux d’inflation ciblée par Bank Al-Maghrib n’a aucune occurrence dans ses publications institutionnelles et documents d’analyse. Sachant qu’un ancrage des anticipations d’inflation passe d’abord par l’annonce d’un taux d’inflation jugé optimal par la Banque centrale. Ce taux servira de cible à moyen terme de la politique monétaire et fera foi d’un engagement vis-à-vis des agents de l’économie, à même d’influencer le procès de formation des anticipations. 

L’inertie de l’inflation est inévitable, soit. Mais une cible d’inflation, sous forme d’une valeur numérique officiellement communiquée par les autorités monétaires, est devenue une urgence. Aussi simple que cela puisse paraitre, Bank Al-Maghrib est appelée, aujourd’hui plus qu’hier, à révéler l’implicite et à livrer des textes qui soient porteurs de promesse. Des textes qui s’adressent aux indécis parmi nous, et surtout, à «l’horizontain» en nous.

 

 

HACHIMI ALAOUI, Professeur d'économie monétaire et directeur d'équipe de recherche

 

 

 

 

 

 

 

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