Industrie pharmaceutique: «Le chiffre d’affaires de 31 milliards de dirhams pour 2027 reste plausible»

Industrie pharmaceutique: «Le chiffre d’affaires de 31 milliards de dirhams pour 2027 reste plausible»

Le contrat-programme 2022-2027 du secteur pharmaceutique vient d’être signé, avec pour objectif la création de 16.000 emplois.

Il s’agit de nouvelles opportunités d’investissement de la banque de projets.

Entretien avec Abdelmadjid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique, analyste des marchés pharmaceutiques et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

 

Finances News Hebdo : Le nouveau contrat-programme de l'industrie pharmaceutique 2022-2027 a été signé le 27 septembre 2022. Qu’en est-il ?

Abdelmadjid Belaïche : C’est le troisième contrat-programme qui avait été mis en place pour l’écosystème industriel pharmaceutique. Le premier avait été signé à Tanger en présence de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, le 20 février 2013. Les signataires étaient alors le ministère de la Santé, le ministère de l’Industrie, du Commerce et des Nouvelles technologies, celui de l’Education nationale et celui des Finances ainsi que les trois associations professionnelles pharmaceutiques, à savoir la Fédération marocaine de l’industrie et de l’innovation pharmaceutiques (FMIIP), l’Association marocaine des médicaments génériques (AMMG) et Les entreprises du médicament au Maroc (LEMM Ex-MIS). Ce contrat devait courir sur toute la décennie 2013- 2023. En 2016, le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Economie numérique, Moulay Hafid Elalamy, avait lancé un deuxième contrat-programme, sous le nom de contrat de performance de l’écosystème pharmaceutique 2016-2020.

Ce contrat avait enterré prématurément celui de 2013- 2023, alors qu’il n’était pas encore terminé et n’avait pas produit ses effets ou tenu ses engagements. Ce contrat-performance 2016-2020 rentrait dans la vaste politique du Plan d’accélération industrielle 2014- 2020 de My Hafid Elalamy. Le contrat de performance était bien plus ambitieux en termes d’objectifs de chiffres d’affaires, d’emploi, de valeur ajoutée ou de réduction du déficit de la balance commerciale pharmaceutique. Entre-temps, la pandémie de la Covid-19 a frappé notre pays. Désormais, c’est une autre réalité qui s’est imposée à nous, mettant en avant les priorités sanitaires et socioéconomiques. Le 27 septembre 2022, un troisième contratprogramme a été signé à Casablanca. Les signataires étaient cette fois-ci le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de la Santé et de la Protection sociale, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) ainsi que les trois associations professionnelles pharmaceutiques : FMIIP, AMMG et LEMM.

 

F.N.H. : Quelles sont les grandes lignes de ce nouveau contrat-programme ?

A. B. : Dans ses grandes lignes, le nouveau contrat-programme pharmaceutique a été placé au cœur de la souveraineté sanitaire nationale du Maroc et dans le respect de la nouvelle politique pharmaceutique nationale (PPN), lancée en 2022, et ceci à travers le renforcement de la substitution des importations par la fabrication locale, l’amélioration de l’environnement technique des entreprises, notamment à travers la mise à niveau réglementaire, la création d’un institut dédié aux nouveaux métiers de la pharmacie industrielle ainsi que le financement de projets pharmaceutiques.

 

F.N.H. : Dans ce contratprogramme, il est prévu à l’horizon 2027 d’augmenter le chiffre d’affaires direct de près de 15 milliards de dirhams, avec une création dense d’emplois directs et indirects. Quelle est la faisabilité de ce projet d’envergure ?

A. B. : Pour ce qui est des objectifs visés par ce troisième contratprogramme, on parle de la création de 16.000 emplois, dont 6.000 directs qui vont s’ajouter aux 55.000 emplois actuels, de l’augmentation du chiffre d’affaires du secteur de plus de 15 milliards de dirhams, à ajouter aux 16 milliards de dirhams actuellement réalisés. Selon ce document, la balance commerciale pharmaceutique sera améliorée de plus 10 milliards de dirhams. Ce qui veut dire que ce déficit va passer de moins de 11,626 milliards de dirhams en 2021 à seulement moins de 1,626 milliard de dirhams. Enfin, la valeur ajoutée industrielle pharmaceutique directe sera améliorée de plus 6 milliards de dirhams et qui vont s’ajouter aux 5 milliards actuels, à l’horizon de 2027.

 

F.N.H. : Pensez-vous que les objectifs de ce nouveau contrat-programme sont réalisables ?

A. B. : Certains le sont. C’est le cas notamment du chiffre d’affaires du secteur qui sera, de toute manière, porté par l’intégration de plus de 22 millions de citoyens supplémentaires à la couverture sanitaire universelle (CSU). En réalité, il ne faut pas parler de plus de 22 millions de Marocains supplémentaires, mais bien d’une CSU pour l’ensemble des Marocains. Cela signifie qu’à l’horizon 2027, ce ne sont pas 22 millions, mais bien 27 millions de Marocains qui seront intégrés dans la CSU. Les besoins en soins de l’ensemble de la population du Maroc en 2027 doperont le marché pharmaceutique aussi bien en volume qu’en valeur. Même en tenant compte des impacts des baisses des prix, des économies générées par les médicaments génériques et les biosimilaires, le chiffre d’affaires de l’industrie pharmaceutique de 31 milliards de dirhams pour 2027 reste plausible. Pour ce qui est de l’emploi, l’objectif de 16.000, dont 5.000 directs, est aussi atteignable si l’on arrive à substituer l’essentiel des importations par de la fabrication locale. En effet, l’emploi est beaucoup plus boosté par la fabrication locale à travers ses différentes fonctions (production, contrôle qualité, assurance qualité, commerce et marketing, etc.) que par les importations. De même, l’objectif valeur ajoutée est aussi atteignable, si l’on renforce la composante industrielle. Par contre, la réduction du déficit abyssal de la balance commerciale pharmaceutique représentera un véritable défi. A moins de réduire drastiquement les importations au profit de la fabrication locale et de donner un sérieux coup de fouet aux exportations pharmaceutiques, il sera très difficile d’atteindre ce dernier objectif.

 

F.N.H. : L'ancien contrat-programme 2015-2020 a-t-il atteint les objectifs tracés ?

A. B. : Le contrat de performance 2016- 2020 n’avait pas réussi à atteindre ses objectifs qui étaient de plus de 1,1 milliard de dirhams additionnels au chiffre de l’industrie pharmaceutique qui était en 2014 de 13,7 milliards de dirhams, c’est-à-dire un objectif de 24,8 milliards de dirhams pour 2020. Pour la balance commerciale pharmaceutique, ce contrat de performance prévoyait une amélioration de plus de 7,8 milliards de dirhams, alors que son déficit était en 2015 chiffré à moins de 4,090 milliards de dirhams. Or, en 2020, on s’est retrouvé non pas avec une balance bénéficiaire de plus de 3,71 milliards de dirhams comme prévu, mais avec un déficit de moins de 6,108 milliards de dirhams et qui s’est aggravé l’année suivante avec l’achat des vaccins de la Covid-19 à moins de 11,626 milliards de dirhams. On était loin, très loin… des objectifs fixés par ce contrat performance pour 2020.

 

F.N.H. : Pour quelles raisons l'ancien contrat de performance 2015-2020 a-t-il échoué ?

A. B. : Les raisons de l’échec de ce contratperformance de 2016-2020 incombent à un manque de coordination et de cohérence entre le ministère de la Santé, et notamment son bras pharmaceutique la DMP, d’une part, et le ministère de l’Industrie, du Commerce et des Nouvelles technologies, d’autre part. La Direction du médicament et de la pharmacie (DMP) n’avait pas alors joué le jeu et avait même entravé la politique de My Hafid Elalamy, visant à substituer les importations par de la fabrication locale, en délivrant à outrance des autorisations de mise sur le marché (A.M.M.) à l’importation, pour des médicaments parfaitement fabricables au Maroc. En 2018, ces derniers représentaient près de la moitié des importations pharmaceutiques du Maroc. Sans oublier la réglementation pharmaceutique et surtout son application qui, au lieu de faciliter les opérations d’enregistrement, de fabrication, d’exportation etc., ont au contraire souvent constitué de véritables freins au développement du secteur. Ainsi, les délais d’octroi des A.M.M. et de diverses autres autorisations étaient anormalement allongés et les produits fabriqués localement ont été désavantagés par rapport aux produits importés.

 

F.N.H. : Qu’en est-il des dispositifs médicaux  ? Figurent-ils dans le nouveau contrat-programme ?

A. B. : Alors que le contrat de performance de 2016-2020 avait consacré tout un chapitre aux développements du secteur des dispositifs médicaux, le nouveau contrat programme 2022-2027 est resté silencieux à ce sujet. Or, un contratprogramme qui se positionne au sein du dispositif de la souveraineté sanitaire nationale, ne peut ignorer ce secteur également stratégique pour le pays. La Fédération marocaine de l’industrie de la santé et certains acteurs ont exprimé leur volonté d’investir dans la fabrication locale de certains dispositifs médicaux et certains opérateurs du secteur ont déjà commencé à produire des D.M made in Morocco. Est-ce un simple oubli du secteur des D.M. ou bien un autre contrat-programme dédié aux D.M est-il en préparation et sera mis en place dans un futur proche ? L’avenir nous le dira.

 

F.N.H. : Peut-on dire qu’il y a des améliorations entre le premier contrat-programme signé en 2013 et le troisième qui vient d’être signé en septembre 2022 ?

A. B. : Il est vrai que dans le deuxième contrat-programme (Contrat de performance 2016-2020), il y a eu des améliorations importantes par rapport au premier C.P, mais il est bien dommage qu’il ait connu des problèmes au niveau de son opérationnalisation et de son exécution. Malheureusement, ce deuxième contrat de performance a enregistré des reculs sur certains projets importants par rapport au premier contrat, tels que le consortium pharmaceutique à l’export ou de la plateforme commune de distribution pour le marché pharmaceutique africain et qui prévoyait le regroupement des produits à l’export et la mutualisation des efforts des exportateurs. Quant au troisième contratprogramme, il reste beaucoup plus cohérent et en phase avec les nécessités de la souveraineté sanitaire nationale et avec les contraintes imposées par le contexte sanitaire du pays. De plus, le ministre de la Santé et de la Protection sociale semble être plus impliqué et plus engagé pour la réussite de ce contrat-programme que ses prédécesseurs. Espérons que tous les partenaires impliqués dans ce contrat-programme contribueront à son opérationnalisation et à sa réussite. 

 

 

 

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