Au Maroc, la salle de sport n’est plus un simple commerce de quartier. En quelques années, elle s’est transformée en un véritable marché structuré, porté par l’urbanisation, l’évolution des modes de vie et une nouvelle culture du bien-être, particulièrement visible dans les grandes villes comme Casablanca, Rabat, Marrakech ou Tanger.
Par K. A.
Dans certains quartiers, il n’est plus rare de trouver plusieurs clubs de fitness dans un rayon de quelques centaines de mètres, signe d’une concurrence devenue frontale et d’un secteur entré dans une logique quasi industrielle. La pratique sportive progresse, notamment chez les jeunes actifs, les étudiants et de plus en plus de femmes, avec une recherche à la fois de performance physique, d’esthétique corporelle et de gestion du stress.
Le sport n’est plus perçu uniquement comme un loisir, mais comme un investissement personnel, presque un élément de statut social dans certains milieux urbains. Résultat : l’abonnement mensuel à une salle de sport s’installe durablement dans le budget de nombreux ménages, même en période de tension sur le pouvoir d’achat, quitte à arbitrer sur d’autres postes de dépenses. Face à cette demande, l’offre s’est fortement diversifiée. Le marché se structure aujourd’hui autour de trois grands modèles.
D’abord, les salles dites «accessibles», qui misent sur des tarifs relativement bas, un volume important d’adhérents et une forte rotation, avec peu de services personnalisés. Ensuite, un segment intermédiaire, majoritaire, composé de salles indépendantes qui combinent musculation, cardio, cours collectifs et parfois coaching personnalisé, avec un positionnement prix médian. Enfin, un segment premium, encore limité mais en croissance, qui vend une expérience globale incluant équipements haut de gamme, accompagnement individualisé, espaces bien-être et parfois même des concepts importés de grandes franchises internationales.
Les réseaux sociaux jouent désormais un rôle clé dans l’acquisition de clients. Publicités ciblées, influenceurs locaux, transformations physiques mises en avant, vidéos d’entraînement, offres promotionnelles limitées dans le temps : la salle de sport adopte aujourd’hui les codes du e-commerce.
Coûts fixes, fidélisation, rentabilité…
Cette stratégie répond à une réalité économique bien connue des professionnels du secteur : la salle de sport est un business à fortes charges fixes. Le loyer du local, souvent situé dans des zones à forte fréquentation, pèse lourdement sur la rentabilité.
À cela s’ajoutent les salaires des coachs, la maintenance du matériel, la consommation électrique, l’hygiène et le renouvellement périodique des équipements. Dans ce contexte, le vrai indicateur de performance n’est pas seulement le nombre d’inscriptions, mais la capacité à retenir les abonnés dans la durée. Une salle qui recrute beaucoup mais perd rapidement ses membres voit sa trésorerie se fragiliser très vite.
Le point de vue institutionnel renforce ce diagnostic terrain. Dans son avis consacré à l’économie du sport, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) souligne que le secteur du sport, bien qu’en croissance, est encore sous-exploité en tant que moteur économique et industriel. Le CESE déplore notamment que l’économie du sport au Maroc contribue aujourd’hui à moins de 0,5% du PIB, une part faible comparée à d’autres marchés où l’activité sportive est pleinement intégrée comme secteur économique à part entière.
À Casablanca, certains propriétaires expliquent que la viabilité du projet dépend avant tout du modèle immobilier et du taux d’occupation. «Le plus gros risque, ce n’est pas la concurrence, c’est le loyer et la régularité des abonnements», confie Yassine El Azhari, propriétaire d’une salle de sport à Casablanca.
«Tu peux avoir une salle pleine en janvier grâce aux promotions, mais si en mars tu perds 30% de tes abonnés, tu te retrouves avec les mêmes charges et beaucoup moins de revenus. La clé, c’est l’ambiance, la qualité des coachs et la relation avec les clients. C’est ça qui transforme un abonnement en fidélité», ajoutet-il. Le professionnel souligne également l’évolution rapide du comportement des clients, devenus beaucoup plus exigeants et volatils. «Aujourd’hui, les gens comparent tout : le prix, la propreté, l’affluence aux heures de pointe, la disponibilité des machines, la présence du coach. S’ils ne sont pas satisfaits, ils changent de salle sans hésiter. On n’est plus dans une logique de proximité, mais de rapport qualité-prix perçu», explique-t-il.
Sur le plan économique, le segment des salles de sport représente désormais un volume d’activité significatif dans l’écosystème plus large de l’économie du sport au Maroc, aux côtés des équipements, du coaching, des compléments alimentaires et des services de bien-être. Même si les statistiques sectorielles restent encore fragmentées, des analyses de marché indiquent que moins de 15% de la population active sont membres réguliers de centres de fitness, ce qui montre à la fois le potentiel de croissance et le fait que le marché est encore loin de sa maturité, selon une étude de Ken Research sur le marché des services de fitness au Maroc.
Pour autant, le secteur reste loin d’être un eldorado garanti. Le taux de mortalité des petites salles reste élevé, notamment dans les quartiers où l’offre devient surdimensionnée par rapport au pouvoir d’achat local. Beaucoup de projets échouent non pas par manque de clients potentiels, mais par sous-estimation des coûts, mauvaise localisation, absence de stratégie commerciale ou gestion approximative de la trésorerie.