La généralisation de la facture électronique s’accompagne d’enjeux qui dépassent le seul cadre de la conformité réglementaire. Elle accélère la transformation des organisations, renforce la fiabilité des données et crée les conditions d’un pilotage financier plus performant grâce à la digitalisation et à l’intelligence artificielle. Entretien avec Fayçal Amar, expert en transformation digitale IT et directeur associé à Nodma Horizon.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Pourquoi les entreprises ont-elles intérêt à aborder la facture électronique comme un véritable projet de transformation organisationnelle ?
Fayçal Amar : Pour répondre à cette question importante, il convient de s’intéresser aux deux termes qui composent cette expression : facture, puis électronique. À cet égard, permettez-moi de rappeler que la facture est un document à la fois économique, comptable et fiscal. Elle implique de nombreux acteurs, notamment les entreprises de toutes tailles opérant dans des secteurs d’activité variés, aussi bien publics que privés, l’État, notamment la Direction générale des impôts, ainsi que les particuliers. Ses acteurs, et dès lors qu’ils s’établissent des factures, déclenchent des obligations les uns envers les autres, donc des engagements à respecter. Certes, ces engagements s’inscrivent dans le registre réglementaire, mais ont aussi une portée et impact directs sur les finances des entreprises, leurs organisations et image de marque. Le tout constitue une chaîne de valeur intégrée où chaque acteur doit remplir son rôle de manière précise et continue. Et c’est là où les technologies des systèmes d’information, en digitalisant les factures, vont permettre à chaque entreprise non seulement d’assurer la conformité réglementaire recherchée, mais aussi d’avoir aussi l’assurance d’une circulation fiable des factures, et dans des délais maitrisés. Cette mutation de facture de son aspect physique ou papier vers son aspect électronique ou digital passe par une transformation organisationnelle de l’entreprise. Je dirais que la facture électronique ne doit pas être perçue uniquement comme un projet de conformité réglementaire, mais une opportunité pour chaque entreprise pour évoluer dans un environnement économique plus transparent, et donc plus propice à son développement.
F. N. H. : De nombreux pays ont déjà déployé la facturation électronique. Quels enseignements le Maroc peut-il tirer des expériences internationales les plus abouties ?
F. A. : Les pays qui ont adopté la facture électronique en ont tiré de nombreux bénéfices. La trésorerie de l’État, tout comme celle des entreprises, s’est renforcée grâce à un traitement plus fiable, plus productif et plus efficace des flux financiers issus de la facture électronique. Les paiements dans le respect des échéances se sont également améliorés. La fraude a reculé de manière significative et le secteur informel a diminué. L’environnement des affaires gagne en transparence et en confiance, deux éléments essentiels au développement économique.
F. N. H. : Quels impacts la dématérialisation pourrait-elle avoir sur le rôle et les missions des directions administratives et financières ?
F. A. : La direction administrative et financière (DAF) joue un rôle central dans la gestion et la performance de toute entreprise. Elle est la garante de toute documentation qui engage l’entreprise et la force au respect de ses obligations vis-à-vis de ses partenaires et du choix de ses derniers. Cette direction a donc une mission dont la portée est plus large, dépassant techniquement les périmètres administratif et financier, car elle implique une collaboration rapprochée et pluridisciplinaire avec les autres départements de l’entreprise ellemême et ceux de ses partenaires. La rédaction d’un contrat par exemple avec un client ou un fournisseur impliquera les départements commercial, technique et logistique, son exécution aussi. La DAF a donc un rôle en amont et en aval dans sa relation intra et interentreprises. Les processus de collecte des données et de production des informations, en général, et celles financières, en particulier, nécessitent une normalisation et une modélisation digitale. La DAF est au cœur de ce projet et doit en être la garante.
F. N. H. : La qualité des données est présentée comme l’un des principaux facteurs de réussite de cette réforme. Les entreprises marocaines sont-elles aujourd’hui suffisamment préparées sur ce volet ?
F. A. : Certaines entreprises sont parfaitement prêtes et préparées pour cette réforme. Non seulement elles disposent de toutes les données et informations nécessaires et avec la qualité requise, mais ont mis également en place une gestion du cycle de vie des données pour garantir leur fiabilité et qualité ainsi que les outils technologiques et logiciels de gestion intégrés indispensables à cette fin. D’autres le sont moins, mais ont une véritable prise de conscience de la nécessité d’avoir des données fiables et de qualité pour s’inscrire dans cette réforme et la réussir. Elles font appel à des professionnels pour les accompagner par la refonte et mise en œuvre des process de gestion et traitement des données ainsi que le déploiement des logiciels spécialisés pour supporter ces processus.
F. N. H. : Comment l’IA peut-elle exploiter les données issues de la facturation électronique pour améliorer la prise de décision, renforcer le pilotage financier ou encore optimiser la gestion des risques ?
F. A. : L’Intelligence artificielle offre un double intérêt. D’abord, elle a cette capacité de traiter de grands volumes de données avec rapidité et fait gagner un temps précieux dans les analyses nécessaires pour des prises de décisions éclairées. Ensuite, elle a la capacité d’apprendre et d’améliorer ses connaissances, ce qui contribuera à améliorer la qualité des analyses produites au fil du temps. La nature des données liées à la facture électronique, les grands flux d’informations qui circuleront entre les entreprises et l’Etat à travers des systèmes d’information intégrés et intelligents représentent la matière indispensable à l’IA pour nourrir ses modèles d’apprentissage, améliorer et développer la qualité des analyses mais aussi fournir et produire les indicateurs financiers pertinents pour la prise de décision en fonction des critères.
F. N. H. : Quels sont les principaux défis que les entreprises devront relever pour réussir cette transition ?
F. A. : Je crois que le défi culturel représente la pierre angulaire de l’édifice. Une entreprise dotée d’une culture de l’engagement et d’une dynamique d’évolution permanente sera mieux préparée à cette transformation. Elle doit également être consciente des multiples rôles, notamment économique et social, qui sont les siens et qui la responsabilisent dans un environnement où elle interagit avec de nombreux partenaires. Dans ce contexte, elle s’appropriera sans doute le projet de la facture électronique, non pas comme une contrainte réglementaire supplémentaire, mais comme un véritable levier de développement. Le défi organisationnel pourra être relevé grâce à des ressources humaines impliquées, formées et accompagnées dans la conduite du changement inhérente à ce projet. Les technologies de l’information, de manière générale, ainsi que les logiciels de gestion intégrés et spécialisés, constituent les outils indispensables à la réussite de cette transformation.
F. N. H. : À l’horizon 2030, comment imaginez-vous l’évolution des échanges financiers entre entreprises, banques et administrations sous l’effet combiné de la facture électronique, de l’intelligence artificielle et de l’automatisation ?
F. A. : J’imagine que nous allons assister à une évolution de plus en plus intégrée et intelligente entre ces différents acteurs, non seulement à l’horizon 2030, mais pour les années à venir. Aujourd’hui, l’accès aux technologies de l’information est à la portée de tous, qu’il s’agisse des entreprises de différentes tailles ou des particuliers. Cela représente une véritable opportunité de s’inscrire efficacement dans cette chaîne de valeur et d’en tirer les bénéfices escomptés. L’objectif est de faire du cadre réglementaire un véritable levier d’évolution et de développement.