Détroit d’Ormuz : Le choc invisible des engrais qui menace l’équilibre alimentaire mondial

Détroit d’Ormuz : Le choc invisible des engrais qui menace l’équilibre alimentaire mondial

Au-delà des tensions visibles sur le pétrole, la crise du détroit d’Ormuz révèle une vulnérabilité bien plus silencieuse : celle des intrants agricoles. Étroitement dépendants du gaz naturel, les engrais sont aujourd’hui au cœur d’un risque systémique qui menace directement la production agricole mondiale. Entre hausse des coûts, contraction de l’offre et fragilisation des agricultures, c’est toute la sécurité alimentaire globale qui pourrait vaciller.

 

Par M. B.

Lorsqu’une crise éclate au Moyen-Orient, l’attention se porte immédiatement sur le pétrole. Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul près de 20% du pétrole mondial transporté par voie maritime, selon l’International Energy Agency (IEA). Mais cette lecture reste incomplète. Car derrière le pétrole se cache un enjeu plus discret, mais tout aussi stratégique : celui des engrais. Les engrais azotés, indispensables à l’agriculture moderne, sont directement produits à partir du gaz naturel.

Selon l’International Fertilizer Association, le gaz représente jusqu’à 70 à 80% du coût de production des engrais azotés. La récente hausse du prix du gaz sur le marché européen, le Dutch TTF, passé de 31,96 euros fin février à 51,40 euros mi-mars, illustre parfaitement cette dépendance. Elle s’est immédiatement traduite par une augmentation des prix des fertilisants, avec un ammonitrate avoisinant les 527 euros la tonne. L’équation est donc simple, mais redoutable : sans gaz, pas d’engrais. Sans engrais, pas d’agriculture.

Ormuz, du chokepoint énergétique au chokepoint agricole mondial

À partir de là, le rôle du détroit d’Ormuz doit être relu dans une perspective plus large. Ce passage maritime ne structure pas uniquement les flux énergétiques mondiaux; il constitue également un maillon central dans les flux d’engrais. Les pays du Golfe, notamment le Qatar, l’Arabie saoudite, Oman et l’Iran, figurent parmi les principaux exportateurs mondiaux d’urée et d’ammoniac, deux composants clés des engrais azotés. Une part significative de ces flux transite précisément par Ormuz.

Dans ce contexte, toute perturbation du détroit entraîne un double choc : d’un côté, une tension sur les prix du gaz; de l’autre, une contraction de l’offre mondiale d’engrais. Or, l’histoire économique récente a déjà montré que ces chocs ne restent jamais confinés au seul marché des intrants. Selon la Banque mondiale, les précédents épisodes de tension sur les intrants agricoles ont démontré qu’une hausse du prix des engrais pouvait se traduire par une augmentation significative des prix alimentaires à l’échelle mondiale.

Autrement dit, le choc n’est pas uniquement énergétique. Il devient agricole, puis alimentaire. Et ce choc est loin d’être théorique. Il est déjà visible sur le terrain. Au Maroc, le prix de l’ammonitrate est passé d’environ 450 dirhams à près de 750 dirhams le quintal, soit une hausse de plus de 60%. À ces niveaux, une partie importante des exploitations agricoles ne parvient plus à maintenir sa rentabilité.

Les cultures les plus exposées, notamment les céréales et le maraîchage, sont directement impactées. Or, ces productions demeurent essentielles à la sécurité alimentaire nationale. Cette pression s’inscrit dans un contexte déjà fragilisé, marqué par plus de six à sept années de sécheresse consécutives, mais aussi par les effets persistants de la guerre Ukraine-Russie sur les marchés agricoles mondiaux. À cela s’ajoute la hausse du coût des aliments de bétail, eux-mêmes fortement dépendants du transport international, lequel reste étroitement corrélé aux prix de l’énergie. Ainsi, l’agriculture marocaine se trouve confrontée à une accumulation de vulnérabilités : pression climatique, tension sur les intrants, hausse des coûts logistiques et exposition aux chocs internationaux.

Mais la portée de cette crise dépasse largement le seul cas marocain. Certains pays africains, comme le Kenya, importent près de 30% de leurs engrais depuis les pays du Golfe, ce qui les rend particulièrement vulnérables à toute perturbation d’Ormuz. Selon le Programme alimentaire mondial, une aggravation de la situation pourrait entraîner jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires en situation d’insécurité alimentaire dans le monde. Dès lors, ce qui se joue autour d’Ormuz ne relève plus seulement de la géopolitique énergétique. Il s’agit désormais d’un enjeu de stabilité alimentaire mondiale.

L’agilité stratégique du Maroc et de l’OCP

Mais dans cette contraction de l’offre mondiale, une reconfiguration des équilibres pourrait également s’opérer. Le Maroc dispose dans cette nouvelle donne d’un avantage stratégique majeur. Le Royaume détient environ 70% des réserves mondiales de phosphates et, via l’OCP Group, représente environ 30% du marché mondial des engrais phosphatés. Dans un contexte de raréfaction des engrais azotés et de tensions sur les approvisionnements mondiaux, les pays importateurs pourraient être amenés à diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Cette évolution renforcerait mécaniquement la position du Maroc comme fournisseur stratégique. Par ailleurs, le groupe OCP a engagé des investissements massifs pour augmenter ses capacités de production et développer des engrais durables, notamment à travers l’ammoniac vert, dans l’anticipation d’une demande mondiale croissante. Cependant, cette opportunité reste conditionnée par un facteur clé : la sécurisation de l’approvisionnement énergétique. Car si le Maroc est une puissance phosphatière de premier plan, il demeure dépendant du gaz pour certaines composantes de la production d’engrais.

C’est dire que la montée en puissance du Royaume dans cette nouvelle géoéconomie agricole dépendra aussi de sa capacité à consolider sa souveraineté énergétique. Mais au-delà de cette reconfiguration globale, une dynamique plus fine est en train d’émerger sur les marchés internationaux. Face aux risques croissants de perturbation des flux transitant par le détroit d’Ormuz, plusieurs grandes économies cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements en engrais en diversifiant leurs partenaires. Cette tendance traduit un basculement progressif vers une logique de souveraineté agricole, où la sécurité des intrants devient aussi stratégique que celle de l’énergie. Selon les données de l’International Fertilizer Association, le marché mondial des engrais représente plus de 200 milliards de dollars, avec une demande particulièrement concentrée en Asie.

L’Inde, à elle seule, consomme plus de 35 millions de tonnes d’engrais par an, ce qui en fait l’un des plus grands importateurs mondiaux. Dans ce contexte, toute perturbation des flux en provenance du Golfe, notamment pour l’urée et l’ammoniac, dont une part significative transite par Ormuz, peut créer des tensions immédiates sur l’offre mondiale. C’est précisément dans cette nouvelle configuration que s’inscrit la stratégie de l’OCP Group, qui transforme progressivement une menace globale en opportunité d’expansion de son portefeuille international.

Après les États-Unis, c’est désormais au tour de l’Inde de s’intéresser de plus en plus aux solutions proposées par le groupe marocain. Dans un environnement marqué par l’incertitude, New Delhi cherche à réduire sa dépendance vis-àvis des flux en provenance du Golfe et à sécuriser ses besoins en intrants agricoles pour une population de plus de 1,4 milliard d’habitants. Le Maroc fournit déjà une part importante des besoins indiens en phosphates. Mais dans un scénario de blocage ou de forte tension au niveau du détroit d’Ormuz, cette relation pourrait encore s’intensifier.

C’est ici que la stratégie de l’OCP apparaît particulièrement agile. Le groupe ne se contente pas de subir une recomposition géoéconomique mondiale; il cherche à la transformer en levier d’expansion commerciale et stratégique. Autrement dit, l’OCP convertit une menace globale en opportunités d’élargissement de portefeuille, en répondant à une nouvelle demande internationale de sécurisation des approvisionnements. Cette capacité d’adaptation rapide à la nouvelle donne mondiale constitue l’un de ses principaux atouts. En anticipant les tensions sur les marchés des engrais azotés, en consolidant ses partenariats stratégiques et en renforçant sa présence sur des marchés-clés, le groupe ne se positionne plus seulement comme un acteur industriel, mais comme un pilier potentiel de la sécurité alimentaire mondiale.

Par ailleurs, les investissements du groupe dans l’ammoniac vert et les engrais durables s’inscrivent dans une logique d’anticipation à long terme, alors que la demande mondiale en intrants agricoles devrait croître de près de 1,5% par an d’ici 2030, selon les projections internationales. Dans un environnement international marqué par l’incertitude, cette agilité stratégique pourrait constituer un avantage décisif, en permettant au Maroc de renforcer son rôle dans la reconfiguration des équilibres agricoles mondiaux.

Le monde craint un choc pétrolier, mais il sous-estime un choc alimentaire. Dans les crises contemporaines, la maîtrise des intrants agricoles devient un enjeu de puissance au même titre que l’énergie. Dans cette nouvelle géoéconomie, le Maroc dispose d’atouts majeurs pour s’imposer comme un acteur clé de la sécurité alimentaire mondiale, à condition de transformer durablement ses ressources, son agilité industrielle et sa montée en gamme énergétique en levier stratégique de long terme.

 

À retenir :
• Le détroit d’Ormuz concentre près de 20% du pétrole mondial transporté par voie maritime;
• Le gaz représente 70 à 80% du coût de production des engrais azotés;
• Hausse récente du gaz européen (TTF) : +60% en quelques semaines;
• Au Maroc, l’ammonitrate, en hausse de +60%, met sous pression les exploitations;
• Jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer en insécurité alimentaire (PAM);
• Le Maroc détient 70% des réserves mondiales de phosphates et ~30% du marché des engrais phosphatés.

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Mercredi 30 Septembre 2026

Morocco Fintech Center clôture l’édition 2026 de Fintech Booster

Mercredi 30 Septembre 2026

Formation du gouvernement : El Mansouri reçoit le RNI pour une première rencontre

Mercredi 30 Septembre 2026

TAMWILCOM : 23,9 milliards de DH mobilisés pour plus de 31.500 opérations de crédit

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux