Détroit d’Ormuz : l’arme économique la plus redoutable du XXIème siècle

Détroit d’Ormuz : l’arme économique la plus redoutable du XXIème siècle

Depuis plusieurs semaines, le monde observe avec inquiétude les conséquences du conflit américano-iranien autour du détroit d’Ormuz. Pour l’économiste Mohamed Boiti, la véritable bataille ne se joue plus sur le terrain militaire, mais dans les équilibres économiques et financiers mondiaux. Dans cet entretien, il décrypte les mécanismes d’une crise qui pourrait redessiner durablement l’ordre énergétique et géopolitique mondial.

 

Propos recueillis par D. William

Finances News Hebdo : Depuis plusieurs semaines, les marchés financiers semblent nerveux. Que se passe-t-il réellement autour du détroit d’Ormuz ?

Mohamed Boiti : Depuis plusieurs semaines, une même question hante les salles de marché et les états-majors des capitales occidentales : et si la plus grande puissance militaire de l'histoire était en train de perdre une guerre, non pas sur le terrain, mais dans les livres de comptes ? Alors que les frappes se raréfient et que le conflit américano-iranien entre dans une phase que les experts nomment pudiquement «désescalade contrôlée», une réalité s’impose avec brutalité : le détroit d’Ormuz est désormais neutralisé, et le monde entier en subit les conséquences économiques. Pour mesurer l'ampleur de ce désastre, il faut accepter de déplacer le regard : quitter les théâtres d'opérations militaires, les cartes et les bilans des frappes, pour se concentrer sur les terminaux de fret, les courbes des prix de l'énergie, les tableaux de bord des Banques centrales et les carnets de commandes des armateurs. Ce conflit n'est plus seulement aérien ou naval. Il est désormais énergétique, commercial et monétaire. Et pour des pays comme le Maroc, importateurs nets d'énergie et de marchandises, le choc se révèle d'une violence à la fois sournoise et redoutable.

 

F. N. H. : Au regard de la situation, peut-on parler d’une première victoire économique pour l’Iran ?

M. B. : La première victoire de Téhéran est mathématique, et c’est la plus dévastatrice. L’Iran applique avec une rigueur méthodique ce que les stratèges militaires appellent la «doctrine du coût prohibitif». Face aux essaims de drones Shahed-136 - dont le coût unitaire n’excède pas 20.000 dollars-, les forces américaines et leurs alliés doivent mobiliser des missiles d’interception valant entre 2 et 3 millions de dollars pièce. Pire, plusieurs témoignages concordants rapportent que dans certains engagements nocturnes au-dessus du Golfe persique, jusqu'à dix missiles ont été tirés pour neutraliser un seul drone. La saturation délibérée des défenses antiaériennes par une centaine de ces appareils par jour transforme l'équation budgétaire américaine en cauchemar actuariel. Le résultat comptable est implacable. Le Pentagone, déjà englué dans un endettement abyssal de plus de 42.000 milliards de dollars, voit ses marges de manœuvre fondre à vue d'œil. Ce que nous observons est en réalité une faillite stratégique silencieuse : l'armée la plus financée de l'histoire humaine est transformée en pompe à capitaux par un adversaire qu'elle pensait pouvoir réduire à l'impuissance. Washington est pris à son propre piège : la guerre, qui était supposée asseoir l'hégémonie américaine, l'érode méthodiquement. Ce n'est plus une guerre d'usure classique. C'est une guerre d'usure budgétaire, livrée au rythme des nuits étoilées du Golfe.

 

F. N. H. : Quels ont été les premiers effets sur les marchés ?

M. B. : Les signaux ont été immédiats. Dès les premières 48 heures du conflit, le brut américain WTI a enregistré sa plus forte hausse en quatre ans en une seule séance. Le Brent a franchi des niveaux inobservés depuis juin 2025. Le gaz naturel européen a bondi de 40%. Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence d'une architecture géographique que personne, côté américain, n'avait osé pleinement intégrer dans ses calculs de risque.

 

F. N. H. : Qu’en est-il des conséquences sur le commerce mondial ?

M. B. : Et c'est précisément là que réside le génie de la stratégie iranienne : le détroit est devenu impraticable par le risque, non par la force. Les primes d'assurance maritime pour les navires tentant de le traverser ont atteint des sommets en six ans, rendant le transit commercialement non viable pour la quasi-totalité des opérateurs. Maersk, le premier armateur mondial, a suspendu ses opérations dans la région. Le trafic pétrolier a chuté de plus de 90%. Nous assistons à ce que les analystes appellent une fermeture de facto : un blocus sans blocus.

 

F. N. H. : Quels sont alors les impacts sur le marché énergétique ?

M. B. : Les conséquences en cascade sont d'une ampleur inédite. Le Qatar, premier exportateur mondial de GNL, a dû mettre à l'arrêt sa principale usine de liquéfaction. En Europe, le prix de référence du gaz, le TTF, est passé de 31,9 euros à plus de 54 euros le mégawattheure en quelques jours seulement, asphyxiant des industries déjà fragilisées par des années de coûts énergétiques élevés. En Arabie Saoudite, la raffinerie stratégique de Ras Tanura a subi des dommages significatifs. Au Koweït, en Irak et aux Émirats, les capacités de stockage ont été saturées, forçant une réduction puis un arrêt de la production. C'est une paralysie totale et planétaire de l'offre énergétique.

 

F. N. H. : L’impact dépasset-il le seul secteur énergétique ?

M. B. : Absolument. Le fret aérien, utilisé pour compenser les routes maritimes perturbées, a vu ses coûts bondir de 45%, réactivant les douloureux cauchemars logistiques de l'ère post-Covid. Les chaînes d'approvisionnement mondiales, à peine remises des disruptions de 2021-2022, se retrouvent à nouveau fracturées. Des conglomérats internationaux opérant depuis Dubaï - et notamment de nombreuses firmes indiennes réalisant des transactions colossales via les Émirats - ferment brutalement leurs guichets. Ce que l'Iran a compris, et que l'Occident refuse encore d'admettre, c'est qu'un État n'a nul besoin d'une marine de guerre pour contrôler un détroit. Il lui suffit de le rendre suffisamment dangereux pour que les assureurs le sanctionnent. La puissance de feu américaine est neutralisée par un simple calcul actuariel. C'est peutêtre la leçon géopolitique la plus cinglante de ce début de XXIème siècle. Si la fermeture de facto du détroit devait se prolonger un mois supplémentaire, les projections des économistes sont convergentes : le prix du gaz mondial pourrait doubler, entraînant des fermetures d'usines en Europe et une récession dans les économies les plus dépendantes des importations énergétiques. Le pronostic d'un baril de pétrole chroniquement supérieur à 100 dollars - hypothèse encore considérée comme extrême il y a six mois - est désormais inscrit dans les scénarios centraux des grandes banques d'investissement.

 

F. N. H. : Cette crise crée-telle de nouveaux équilibres géopolitiques ?

M. B. : Oui, et certains acteurs en tirent déjà profit. En premier lieu, la Russie : avec ses exportations pétrolières affranchies des contraintes géographiques du Golfe, Moscou voit ses recettes s'envoler à mesure que le brut flambait de 16% dans les premières heures du conflit. Chaque semaine de perturbation supplémentaire dans le Golfe est une semaine de revenus additionnels pour Gazprom et Rosneft. Le conflit iranien offre par ailleurs à Moscou un précieux effet de diversion, drainant l'attention et les ressources américaines loin du théâtre ukrainien et lui laissant le champ libre pour y consolider ses positions. Mais le grand bénéficiaire stratégique - silencieux, patient, méthodique - est la Chine. Pékin applique à la lettre la doctrine du «bide one's time» : ne pas montrer ses cartes, agir dans l'ombre tant que l'ombre suffit. Sa stratégie se déploie sur plusieurs niveaux simultanés. Sur le plan énergétique, elle continue d'absorber environ 80% du pétrole iranien, malgré les sanctions américaines, via des circuits financiers parallèles qui constituent pour Téhéran une bouée de sauvetage que Washington n'a jamais réussi à couper complètement.

 

F. N. H. : Ce conflit a-t-il conséquemment une dimension monétaire ?

M. B. : Effectivement. Sur le plan monétaire, la guerre économique contre le Dollar prend une dimension nouvelle. Le système de paiement interbancaire chinois CIPS a vu son volume de transactions exploser de 43% en un an, atteignant 175.000 milliards de yuans de transactions en 2024. Parallèlement, le projet mBridge - développé conjointement par Hong Kong, les Émirats et la Thaïlande - permet désormais des règlements transfrontaliers instantanés en monnaie numérique, hors Dollar et hors SWIFT. Une très large partie du commerce mondial risque ainsi de passer sous le radar américain. Ce n'est plus un projet. C'est une déclaration de guerre économique. Sur le plan militaro-industriel, Pékin a imposé des restrictions draconiennes sur l'exportation du gallium, métal indispensable à la fabrication des radars militaires, et dont la Chine contrôle plus de 80% de la production mondiale. Pour chaque radar américain détruit au MoyenOrient, la reconstruction se heurte à une muraille invisible mais parfaitement efficace. La supériorité technologique américaine se convertit ainsi en vulnérabilité systémique. La baisse de la part du Dollar dans les réserves mondiales - passée de 71% en 2000 à moins de 50% selon le dernier rapport du FMI fin 2025 - n'est pas un accident de l'histoire. C'est la conséquence logique d'une géopolitique qui a fait de la monnaie une arme. En voulant punir l'Iran et contenir la Chine, Washington a involontairement accéléré la migration du monde vers un système multipolaire où son hégémonie monétaire s'érode irréversiblement.

 

F. N. H. : Cette crise peutelle aussi avoir un impact sur la politique intérieure américaine ?

M. B. : Oui, et il est potentiellement majeur. Le pari électoral de Donald Trump reposait sur une promesse simple et compréhensible par le citoyen moyen  : maîtriser l'inflation, faire baisser les taux d'intérêt, rendre la vie moins chère. Or, la guerre à Ormuz a propulsé le prix de l'essence à plus de 2,17 dollars le litre aux Etats-Unis, un record absolu. Téhéran a su identifier avec une précision chirurgicale le talon d'Achille de l'administration Trump: l'économie domestique. Le piège s'est refermé sur l'électeur américain moyen avec une logique implacable. Le citoyen qui avait voté pour l'«Amérique d'abord» voit aujourd'hui son pouvoir d'achat s'effondrer à cause d'une guerre lointaine dont l'objectif réel (la mise sous contrôle des ressources naturelles iraniennes, estimées à 27,3 trillions de dollars (pétrole, gaz, or, lithium, métaux rares, …) paraît de plus en plus hors de portée. Les dissensions au sein même du camp républicain, portées publiquement par plusieurs figures influentes, traduisent un malaise profond face à un conflit que beaucoup jugent non conforme aux grands principes de la campagne de 2024. La perte de la Chambre des représentants lors des élections de mimandat de novembre prochain n'est plus une hypothèse de travail. Elle est devenue, aux yeux de nombreux stratèges politiques, une probabilité sérieuse. L'Iran n'a pas seulement frappé des infrastructures pétrolières. Il a frappé la carte électorale de Trump. Cette guerre n'a d'ailleurs pas reçu l'aval formel du Congrès américain, ce qui la place dans une zone grise constitutionnelle inconfortable. Elle n'est pas, au sens strict, une guerre existentielle pour les États-Unis. C'est le produit d'un complexe militaro-industriel cherchant à protéger des intérêts économiques et financiers considérables dans une région qui lui échappe progressivement.

 

F. N. H. : Comment ce conflit pourrait-il évoluer ?

M. B. : Aucun des protagonistes n'a véritablement intérêt à ce que ce conflit se prolonge au-delà de quelques semaines supplémentaires. Ni les États-Unis, pour les raisons budgétaires et électorales exposées. Ni l'Iran, dont les revenus pétroliers constituent le nerf de guerre de l'économie nationale, et qui a besoin que le flux reprenne pour se financer. Ni la Chine, qui dépend structurellement du pétrole du Golfe pour alimenter son industrie et qui dispose de réserves stratégiques estimées à environ 100 jours de consommation, une marge qui s'érode chaque semaine. Ni même les monarchies du Golfe, qui ne souhaitent pas voir le conflit s'élargir à leur territoire et menacer leurs propres infrastructures. Le scénario le plus probable n'est pas une victoire militaire décisive d'un camp sur l'autre. C'est un retrait américain progressif, jamais officiellement annoncé, se manifestant par une série de «micro-décisions» graduelles qui, accumulées, révèleront une nouvelle réalité géopolitique : le Moyen-Orient n'est plus une priorité militaire américaine de premier rang. Washington réduira sa présence navale, déléguera la sécurité régionale aux acteurs locaux, et concentrera ses ressources sur ce qu'il identifie comme son vrai défi de long terme : la compétition systémique avec la Chine. Cette transformation soulève une question fondamentale que les marchés commencent à se poser sérieusement : si les États-Unis ne peuvent plus garantir la sécurité du détroit d'Ormuz, qui le fera ?

 

F. N. H. : Qui, à votre avis ?

M. B. : La réponse la plus logique et la plus dérangeante du point de vue occidental, est la Chine. Pékin dépend du pétrole du Golfe bien plus que Washington. Une présence navale chinoise permanente dans la région, appelée de leurs vœux par les Iraniens et acceptée discrètement par plusieurs États du Golfe, redessinerait silencieusement l'architecture de sécurité régionale. Ce serait la consécration, sur le terrain, du basculement géopolitique que les économistes observent depuis des années dans les données sur les réserves de change mondiales. 

 

F. N. H. : Au final, quelle leçon faut-il tirer de cette crise ?

M. B. : Le détroit d'Ormuz, bande d'eau de 33 kilomètres de large, est devenu le miroir le plus fidèle de notre interdépendance et de notre vulnérabilité collectives. Il nous rappelle que la géographie commande toujours l'économie, que la finance internationale reste prisonnière des réalités physiques du monde et que la puissance militaire, si formidable soit-elle, ne peut rien contre un simple calcul de prime d'assurance. Mais ce conflit nous enseigne une leçon plus profonde encore, et plus urgente : notre dépendance collective aux hydrocarbures du Golfe n'est pas une fatalité. Elle est le résultat d'un choix - ou plutôt d'une longue série de non-choixque les économies mondiales ont différé depuis des décennies. La guerre à Ormuz vient de nous présenter la facture de cette procrastination stratégique. Car imaginez un monde où les véhicules électriques alimentés par une électricité verte auraient largement supplanté le moteur à combustion. Un monde où l'industrie aurait massivement converti ses procédés vers des machines performantes fonctionnant à l'énergie renouvelable. Un monde où les ménages et les entreprises, devenus autoproducteurs d'électricité solaire, auraient réduit leur exposition aux marchés internationaux de l'énergie fossile. Dans ce monde-là, la fermeture du détroit d'Ormuz aurait encore des conséquences, mais d'une tout autre magnitude. Le levier de nuisance de Téhéran, comme celui de n'importe quel acteur cherchant à instrumentaliser un goulot d'étranglement géographique, s'en trouverait considérablement amoindri. La transition vers les énergies renouvelables n'est donc pas simplement une réponse à l'urgence climatique. C'est une réponse à l'urgence géopolitique. C'est un acte de souveraineté économique. Un pays qui produit sa propre énergie - sur ses toits, dans ses déserts, sur ses côtes - est un pays structurellement moins exposé aux soubresauts d'un détroit lointain, aux caprices d'un cartel pétrolier, ou aux ambitions hégémoniques de puissances rivales. Ce conflit nous le prouve, une fois de plus avec une clarté douloureuse. La majorité des guerres qui ont déchiré notre monde depuis un siècle portent, en filigrane, la même motivation fondamentale  : le contrôle des ressources énergétiques fossiles. Le pétrole iranien, le gaz du Qatar, les pipelines d'Asie centrale : autant de trophées que les grandes puissances s'arrachent au prix du sang et de l'instabilité mondiale. Un monde qui aurait accompli sa transition énergétique serait, structurellement, un monde moins propice à ces guerres-là.

 

F. N. H. : Que signifie, alors, cette crise pour le Maroc ?

M. B. : Pour le Maroc, cette crise prend une résonance particulière. Le Royaume dispose d'un potentiel solaire et éolien parmi les plus généreux de la planète. Chaque mégawatt d'énergie verte installé sur le sol marocain est un mégawatt soustrait à la dépendance aux importations fossiles, un pas vers l'immunité aux chocs externes, et un argument supplémentaire pour l'attractivité économique d'un territoire en quête de souveraineté industrielle. Cette guerre à Ormuz aura au moins eu le mérite de lever toute ambiguïté : le recours massif aux énergies renouvelables n'est plus un luxe réservé aux nations riches, ni un idéal d'écologistes. C'est un impératif vital pour l'économie, pour la société, et pour la paix à travers le monde. 

 

 

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