Le marché marocain des capitaux est arrivé à un moment de vérité. Pendant des décennies, l’économie nationale a vécu sous la domination quasi exclusive du crédit bancaire. Les entreprises se finançaient auprès des banques, les épargnants conservaient leurs liquidités dans des placements peu risqués et la Bourse demeurait un compartiment secondaire, souvent perçu comme réservé à une élite financière. Cette époque touche progressivement à sa fin.
A écouter Tarik Senhaji, président de l’AMMC, le sujet n’est plus de construire les fondations du marché. Elles existent déjà. Le véritable enjeu consiste désormais à faire fonctionner pleinement l’écosystème et à convaincre les acteurs économiques d’adopter une nouvelle culture du financement.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En quinze ans, les exportations marocaines ont été multipliées par trois. L’industrie automobile est devenue le premier secteur exportateur du Royaume. Les infrastructures se sont modernisées. Les besoins de financement se sont considérablement sophistiqués. En cela, une économie qui ambitionne de jouer dans la cour des grandes nations industrielles ne peut plus dépendre exclusivement du crédit bancaire classique.
C’est précisément là que réside la vision portée aujourd’hui par le régulateur. Par-delà les réformes techniques, les ETF, les fonds en devises ou encore le marché à terme, se dessine une transformation beaucoup plus profonde : celle du passage d’une économie de l’intermédiation bancaire à une économie de marché. Cette mutation est loin d’être anodine. Elle modifie la circulation du capital, redistribue les rôles entre les différents acteurs financiers et ouvre aux entreprises des sources de financement plus diversifiées et souvent plus compétitives. Elle permet également à l’épargne nationale de participer plus directement à la création de richesse.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts que beaucoup de places émergentes lui envient. Une base solide d’investisseurs institutionnels domestiques, des caisses de retraite puissantes, des assureurs robustes, une industrie de gestion d’actifs qui dépasse les 827 milliards de dirhams d’encours et un régulateur reconnu sur la scène internationale. Peu de pays africains peuvent revendiquer une telle profondeur financière.
Mais la modernisation du marché, à elle seule, ne suffira pas. Le principal obstacle n’est plus réglementaire ou technologique : il est culturel. Ce que confirment les plus de 527 milliards de dirhams qui restent cantonnés dans la circulation fiduciaire et les nombreuses entreprises qui hésitent encore à franchir le pas de la Bourse, rebutées par les exigences de transparence et de gouvernance.
Pourtant, c’est précisément cette transparence qui fonde la confiance et l’efficacité des marchés. Le Maroc a longtemps appris à financer sa croissance par la dette. L’enjeu des prochaines années sera d’apprendre à la financer davantage par le capital. C’est de cette évolution que dépendra, en partie, la capacité du Royaume à soutenir durablement ses ambitions industrielles et sa transformation économique.
F.Z Ouriaghli