Cliniques privées : Rabatteurs en blouse blanche (Partie 3/3)

Économie Maroc - Des cliniques qui séduisent des ambulanciers

 

Deals malsains entre cliniques et ambulanciers, sur le dos des patients.

La ristourne, une pratique bien établie.

Un secteur miné par la chasse… à la clientèle.

 

Par D. William

 

 

Est-il légitime de croire que dans certaines cliniques privées le serment d’Hippocrate est souvent sacrifié sous l’autel du mercantilisme ? Certaines pratiques poussent à répondre par l’affirmative. Et le premier aveu nous vient d’ailleurs de l’ANPC. Elle a dénoncé, dans un courrier adressé le 6 mai par son président aux directeurs des cliniques privées, le fait que «certaines grandes cliniques à Casablanca se livrent une bataille acharnée sur qui va le plus soudoyer les ambulanciers». «Il a même été question de les réunir autour d’un cocktail, de distribuer des sommes d’argent et de leur offrir des voyages à l’étranger», fait savoir l’Association, qui s’indigne «face à ce grave problème qui salit notre réputation» et juge «scandaleux» que des «directeurs de cliniques sans scrupules ternissent» l’image de marque de la profession par «ces pratiques innommables».

L’Association a même menacé de «dénoncer ces personnes qui ne sont pas dignes de porter le nom de médecin».

«Dans toutes les professions, il y a des brebis galeuses. L’ANCP a, entre autres objectifs, d’assainir déontologiquement ce secteur. Ces minorités avaient des pratiques qu’on ne pouvait tolérer», nous confie Redouane Semlali. «Nous avons eu des réunions avec le Conseil national de l’Ordre des médecins à qui nous avons transmis ces anomalies», poursuit-il.

Par ailleurs, l’Association a mis en place un certain nombre de mesures, dont la première est l’instauration d’une charte «Clinique».

«Pour adhérer à l’Association, il faut avoir une charte de bonne conduite qui est en cours de préparation», assure le président de l’ANCP, qui informe aussi qu’«un numéro vert va être mis en place» pour dénoncer les personnels du corps médical qui auraient un comportement indélicat. Par la suite, explique Semlali, «libre à nous d’en référer aux personnes compétentes pour les mesures disciplinaires, à savoir le CNOM et le ministère de la Santé».

«Tout ceci témoigne de la volonté et d’un courage de la part de l’ANCP d’assainir notre communauté. Mais je peux vous dire qu’à plus de 95%, la situation est véritablement propre», assure-t-il.

Un avis loin d’être partagé par tous. Selon une source médicale, ce problème est bien plus profond. «Certaines cliniques font des deals avec les ambulanciers pour qu’ils leur ramènent des patients, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes et divers autres avantages», explique-t-il.

«Au début, les ambulanciers percevaient un forfait; maintenant, ils peuvent exiger un pourcentage sur la facture totale, qui peut aller de 10 à 15%», assure notre source.

«C’est un marché très florissant et l’ambulancier touche parfois plus que le médecin sur un acte médical. Aujourd’hui, un ambulancier est capable de vous dire que telle intervention coûtera tel montant dans la clinique X», poursuit-il.

C’est dire que la vie des patients est constamment mise en danger, parce que même en cas d’urgence, l’ambulancier ne les emmènera pas à la clinique la plus proche, mais dans celle avec laquelle il est lié par un accord, quitte à traverser toute la ville.

«Les ambulanciers usent de différents arguments pour convaincre les patients de les emmener dans la clinique de leur choix, quitte à dénigrer les autres établissements. Souvent, les patients sont dans un état tel qu’ils ne peuvent refuser, l’essentiel pour eux étant qu’on les prenne en charge médicalement», souligne notre interlocuteur.

Mais il n’y a pas que les ambulanciers qui jouent les «rabatteurs». «Les cliniques tissent aussi un réseau avec les médecins généralistes en échange de ce qu’on appelle dans notre jargon des ristournes. Ristournes dont le montant est négocié entre le médecin et la clinique. Cela peut être un pourcentage sur l’acte médical ou un forfait», nous explique-t-on.

Certaines assistantes sociales des établissements publics sont aussi dans la boucle : elles orientent les patients vers les cliniques avec lesquelles elles sont en affaires, moyennant des commissions.

«La ristourne existe même entre praticiens. Un médecin qui fait de la cardiologie interventionnelle peut par exemple envoyer un patient chez un chirurgien cardiaque : il va recevoir aussi sa ristourne qui peut aller jusqu’à 20.000 DH, parce que c’est une intervention lourde», indique notre médecin.◆

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