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Au Maroc, c’est la ‘footballisation’ du paysage sportif - Dossiers d'Actu

Au Maroc, c’est la ‘footballisation’ du paysage sportif - Dossiers d'Actu
Vendredi 16 Aout 2019 - Par seo

 

DOSSIERS DE L'ETE. Dans cette interview, Abderrahim Rharib, spécialiste de la gouvernance sportive, nous apporte un témoignage édifiant sur la réalité du sport au Maroc, ainsi qu’un état des lieux de la gouvernance sportive.

 

Finances News Hebdo : Tout d’abord, le sport au Maroc est un secteur mal structuré et traverse des moments plutôt difficiles. Quel diagnostic en faites-vous ?

Abderrahim Rharib : Le sport au Maroc renferme une réalité plutôt hétérogène. Economiquement, le football ne peut être comparé aux autres disciplines et en matière même de football, le volet professionnel reste très différent du volet amateur. D’un point de vue purement sportif, le handisport continue à produire de bons résultats avec, paradoxalement, des moyens très limités. Pour ce qui est du sport pour tous, force est de constater que la pratique, dans l’ensemble, est loin d’être satisfaisante, surtout avec le recul des sports scolaire et universitaire…

Tout cela fait que toute tentative d’évaluation de l’ensemble du secteur des sports comporte un risque. Le sport, au Maroc, est structuré en fédérations, ligues, associations et sociétés sportives sous l’égide du ministère de la Jeunesse et des Sports. C’est le même schéma que l’on retrouve dans la majorité des pays et qui, s’il ne marche pas chez certains, roule bien chez d’autres. Un bon diagnostic doit, au moins, faire la distinction entre sport de masse et sport d’élite. Pour le premier, les chiffres du HCP sont loin de rassurer, et pour le second, au moment où le handisport continue à impressionner, où le football améliore ses résultats, l’athlétisme et la boxe qui rapportaient des médailles olympiques, sont en déclin, au même titre que le tennis qui a connu aussi, par le passé, plusieurs années de gloire.

Heureusement, dans cette réalité globalement insatisfaisante, on trouve des associations dirigées par des «militants sportifs» qui font du bon travail. Quant aux perspectives, elles sont tributaires des stratégies du ministère et des fédérations sportives. Un problème persiste au Maroc, c’est la «footballisation» du paysage sportif, au point qu’il suffit que l’école nationale de football affiche quelques bonnes performances pour que les tensions soient apaisées.

Une question à laquelle on ne veut pas encore répondre est : quel sport voulons-nous ? Toute évaluation se fera par rapport aux objectifs assignés au secteur. Force est de constater que le sport est un carrefour où se recoupent l’éducation, la santé, la sécurité, la religion…, ce qui veut dire que la politique sportive dépasse les moyens du ministère de tutelle pour impliquer le gouvernement avec toutes ses composantes.

F. N. H. : Qu’est-ce que concrètement le management sportif ou le management des organisations sportives, et quels sont ses enjeux ?

A. R. : Le management du sport est un ensemble de procédures cohérentes de décisions et d’actions reposant sur la faculté de fixer des objectifs précis, sur la capacité à mobiliser les moyens nécessaires pour les atteindre et sur l’aptitude à contrôler les résultats obtenus. Il permet, en adoptant une planification stratégique, de rompre avec l’improvisation et le tâtonnement. Il permet aussi d’introduire des valeurs économiques et managériales telles que l’efficience et la rationalisation.

Ainsi, le gestionnaire de la chose sportive n’est pas prisonnier du court terme et, surtout, ne se cache pas derrière la limitation des moyens pour justifier ses performances peu ou pas du tout satisfaisantes. Aujourd’hui, il est difficile, voire impossible, d’imaginer un club sportif qui n’a pas encore défini son businessmodel, de même qu’il est difficile d’imaginer un club qui n’a pas de budget prévisionnel de trésorerie.

F. N. H. : La fonction de manager en gestion du sport n’est pas une fonction bien connue au Maroc. Elle est encore moins visible. Pourquoi ?

A. R. : Ce constat est naturel en raison de la prédominance de l’amateurisme et des résistances au changement manifestées par quelques anciens dirigeants déterminés à préserver les privilèges qu’offre l’appartenance au comité d’un club sportif.

Cependant, dès que les dispositions de loi 30-09, concernant les articles 15 et suivants, sur les sociétés sportives seront appliquées, les clubs seront contraints par les exigences du marché et des actionnaires de repenser leur façon de faire en vue d’introduire le professionnalisme dans leur gestion. Les clubs vont devoir se définir par leurs modèles économiques pour savoir si le primat doit être accordé au spectacle, aux titres, à la formation… Et par la force des choses on parlera marketing, gestion financière, gestion des ressources humaines, gestion prévisionnelle…

Au Maroc, c’est la ‘footballisation’ du paysage sportif - Dossiers d'Actu

F. N. H. : Quel état des lieux pouvezvous faire des organisations sportives au Maroc ? Y a-t-il du chemin à faire pour rattraper le retard pris (absence de vision stratégique, difficultés financières, etc.) ?

A. R. : Pour les clubs professionnels, ils seront théoriquement obligés, une fois gérés dans le cadre de sociétés, d’adopter une gestion moderne basée sur les notions d’efficacité et d’efficience. La détention, dans un premier temps, par l’association support de l’essentiel du capital de la société à créer - en attendant que cette dernière séduise les investisseurs privés - est un point qui dérange. Car le changement dicté par des considérations légales ne peut donner ses fruits que lorsque les acteurs sont convaincus que les nouvelles règles sont porteuses d’opportunités.

Le partage égalitaire des droits de retransmission télévisée empêche certains clubs de faire plus d’efforts. Et l’application stricte de la loi introduira plus de concurrence qui imposera aux clubs une sérieuse mise à niveau. La responsabilité au niveau du retard affiché par les clubs incombe parfois aux fédérations, qui imposent des normes à respecter dans des cahiers des charges sans arriver à les faire respecter et, plutôt que de tirer les clubs vers le haut, on révise le niveau d’exigence à la baisse.

F. N. H. : De nombreux cas de mauvaise gouvernance ont été dévoilés ces dernières années dans des organisations sportives nationales et internationales (scandales de mauvaise gestion, corruptions) ? Quel est le réel problème ? Comment peut-on y remédier ?

A. R. : Il ne faut pas se leurrer. Pour notre cas, le sous-développement du sport est indissociable du sous-développement tout court. Les pays du «tiers monde» sont, en effet, des ennemis de la transparence, de la démocratie, de la reddition des comptes, du respect de la légalité… Mais, cette fois-ci, de manière générale, la communauté sportive continuera à se heurter aux manifestations d’une mauvaise gouvernance dictée par l’éloignement du sport des valeurs de l’olympisme, voire sa soumission aux considérations économiques et aux caprices des sponsors et du marché, ce qui pourrait expliquer le trucage des résultats, le dopage, la violence…

Le sport, étant pris en otage par l’économie, obéit aux lois du marché qui, même si elles ont le mérite de booster sa performance, l’éloignent de l’éthique et des valeurs sportives, et ce même dans les pays les plus développés. Pour le cas marocain, le ministère de la Jeunesse et des Sports, le CNOM et les fédérations doivent donner les bons exemples : respect de la légalité, management participatif, gestion efficiente, respect de la démocratie, tenue régulière des assemblées... ◆

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